L'Empereur, après avoir lu cette lettre, se tourna vers le duc de Bassano, et lui dit: «Voyez ce que le duc d'Orléans écrit à Mortier; cette lettre lui fait honneur. Celui-là a toujours eu l'âme française

Je lui appris alors qu'on m'avait assuré que le duc d'Orléans en se séparant de ses officiers, avait dit à l'un deux, le colonel Athalin: «Allez, Monsieur, reprendre la cocarde nationale; je m'honore de l'avoir portée, et je voudrais pouvoir la porter encore». L'Empereur parut frappé de ces paroles, et ne répliqua rien. Quelques momens après, il me demanda si je n'avais pas une lettre de madame la duchesse d'Orléans. Je la lui remis, il la lut, et dit: «Je veux que sa mère soit traitée avec les égards qu'il mérite». Et il ordonna que la duchesse, dont les biens venaient d'être remis sous le séquestre, recevrait annuellement du trésor public trois cents mille francs d'indemnité. Une autre indemnité de cent cinquante mille francs fut accordée en même tems à madame la duchesse de Bourbon.

Le duc de Bourbon, quoique l'Empereur eût annoncé son embarquement, ne partit cependant que plusieurs jours après. Sa présence et sa proclamation avaient excité un soulèvement partiel dans l'arrondissement de Beaupréau: mais convaincu par ses yeux et par les rapports de ses principaux officiers, que la masse des Vendéens resterait immobile, il avait accédé aux voeux exprimés par le colonel Noirot, commandant de la gendarmerie, dans la lettre qui suit:

MONSEIGNEUR, ce ne sera pas en vain, j'en ai l'assurance, que j'invoquerai les effets de votre magnanimité. Vous pouvez d'un mot calmer une effervescence dont les premiers résultats peuvent encore une fois ensanglanter la trop malheureuse Vendée; ce mot, Votre Altesse le prononcera, et tout rentrera dans l'ordre. Vous jugerez aussi, Monseigneur, qu'un plus long séjour dans l'arrondissement de Beaupréau, en compromettant la sûreté intérieure du pays, compromettrait aussi la sûreté personnelle de Votre Altesse.

Daignez donc, je vous en conjure, Monseigneur, vous rendre aux voeux que je forme pour votre bonheur et celui de mon pays. Tous les moyens de sûreté que désirera Votre Altesse, pour se rendre à la destination qu'elle aura choisie, je les lui garantis.

Cette lettre que je me suis plu à citer, pour prouver quel était le langage des hommes du 20 mars, ne fut point impuissante. Le duc de Bourbon chargea son aide-de-camp de s'entendre avec le colonel Noirot, et il fut arrêté que Son Altesse abandonnerait la Vendée et s'embarquerait à Nantes pour l'Angleterre.

Par des raisons que j'ignore, le prince ne remplit point ses engagemens. Il quitta effectivement Beaupréau, mais rôda quelque tems encore sur les côtes, sous un nom et avec un passe-port supposés. Le général ***[82] le reconnut et respecta son déguisement. L'Empereur approuva cette déférence et donna l'ordre de se borner à le forcer de s'éloigner; le père du duc d'Enghien était devenu sacré pour la France et pour lui!

De toute la famille des Bourbons, le duc et la duchesse d'Angoulême persistaient seuls à lutter contre leur mauvaise fortune.

Madame se trouvait à Bordeaux au moment du débarquement. L'entrée de Napoléon à Paris, la fuite du Roi, la défection générale de l'armée n'abattirent point son courage. Elle fit prendre les armes à la Garde nationale; elle courut aux casernes haranguer les soldats, et leur rappeler ce qu'ils devaient à leurs sermens, à leur Roi. De nombreux bataillons de volontaires s'organisèrent en un instant, et furent chargés, par ses ordres, de défendre les avenues de la ville, d'intercepter les communications et de contenir le peuple.

Cependant, le général Clausel, nommé par l'Empereur commandant supérieur de la 11ème division, s'était avancé jusqu'à Saint-André de Cubsac (six lieues de Bordeaux), à la tête d'environ vingt-cinq gendarmes ralliés en route, et de cent cinquante hommes de la garnison de Blaye qui, instruits par ses émissaires de son arrivée, étaient accourus au devant de lui.