L'Empereur apprit par le télégraphe la soumission de Marseille et l'entière pacification du midi, au moment où il allait passer en revue la Garde nationale de Paris. C'était toujours dans de semblables circonstances que les grandes nouvelles parvenaient à l'Empereur; il semblait que la fortune, soigneuse de lui plaire, voulait encore embellir ses dons en les lui offrant à propos. Depuis son arrivée, il avait eu constamment le dessein de passer cette revue; mais l'inspection successive des troupes de ligne l'en avait détourné. On ne manqua point d'attribuer ce retard, si facile à expliquer, à la crainte que lui inspiraient les baïonnettes et les sentimens des légions de Paris. Sur ces entrefaites, quelques grenadiers ex-volontaires royaux, se répandirent contre lui en menaces, en imprécations; et il n'en fallut pas davantage pour alarmer les trembleurs de sa cour. Ils conjurèrent Napoléon de mêler à la revue, par précaution, quelques bataillons de sa garde: l'Empereur rejeta leurs prières et s'offensa de leurs terreurs; néanmoins, ils le firent accompagner, à son insu, par dix ou douze grenadiers, à qui l'on recommanda de ne point le perdre de vue un seul instant.
Tant que l'Empereur avait passé au pas dans les rangs, son escorte l'avait suivi, sans qu'il y fît attention. Mais quand il prit le galop, il s'apperçut que ses grenadiers galoppaient avec lui, il s'arrêta: «Que fais-tu là? dit-il à l'un d'eux. Va-t-en!» Le vieux grognard[89], qui savait qu'on craignait pour la vie de son général, fit mine de résister; l'Empereur le prit alors par son bonnet à poil, et le secouant fortement, lui répéta, en riant, l'ordre de se retirer: «Je veux que vous vous en alliez tous. Je ne suis entouré que de bons Français; je suis en sûreté avec eux comme avec vous.» Les gardes nationaux, qui entendirent ces paroles, s'écrièrent spontanément, «Oui, oui, Sire, vous avez raison; nous donnerions tous notre vie pour défendre la vôtre.» Encouragés par la familiarité que l'Empereur leur témoignait, ils quittèrent leurs rangs, et se pressèrent autour de lui: les uns lui serrèrent les mains, les autres les lui baisèrent; tous lui exprimèrent leur satisfaction et leur dévouement par des cris prolongés de vive la nation! vive l'Empereur!
L'Empereur, après cette scène imprévue, continua sa revue; il fit ensuite former en cercle les officiers, mit pied à terre, et leur adressa la parole à-peu-près en ces termes:
SOLDATS DE LA GARDE NATIONALE DE PARIS! je suis bien aise de vous voir. Je vous ai formés, il y a quinze mois, pour le maintien de la tranquillité publique dans la capitale et pour sa sûreté. Vous avez rempli mon attente. Vous avez versé votre sang pour la défense de Paris; et si des troupes ennemies sont entrées dans vos murs, la faute n'en est pas à vous, mais à la trahison, et surtout à la fatalité qui s'est attachée à nos affaires dans ces malheureuses circonstances.
Le trône royal ne convenait pas à la France; il ne donnait aucune sûreté au peuple sur ses intérêts les plus précieux; il nous avait été imposé par l'étranger. Je suis arrivé, armé de toute la force du peuple et de l'armée, pour faire disparaître cette tache, et rendre tout leur éclat à l'honneur et à la gloire de la France.
Soldats de la garde nationale! ce matin même, le télégraphe de Lyon m'a appris que le drapeau tricolor flotte à Antibes et à Marseille. Cent coups de canon, tirés sur nos frontières, apprendront aux étrangers que nos dissensions civiles sont terminées; je dis les étrangers, parce que nous ne connaissons pas encore d'ennemis. S'ils rassemblent leurs troupes, nous rassemblerons les nôtres. Nos armées sont toutes composées de braves qui se sont signalés dans plusieurs batailles, et qui présenteront à l'étranger une barrière de fer; tandis que de nombreux bataillons de grenadiers et de chasseurs des gardes nationales garantiront nos frontières. Je ne me mêlerai point des affaires des autres nations; malheur aux gouvernemens qui se mêleraient des nôtres! Des revers ont retrempé le caractère du peuple Français; il a repris cette jeunesse, cette vigueur qui, il y a vingt ans, étonnait l'Europe.
Soldats! vous avez été forcés d'arborer des couleurs proscrites par la nation; mais les couleurs nationales étaient dans vos coeurs: vous jurez de les prendre toujours pour signe de ralliement, et de défendre ce trône impérial, seule et naturelle garantie de nos droits; vous jurez de ne jamais souffrir que des étrangers, chez lesquels nous avons paru plusieurs fois en maîtres, se mêlent de nos constitutions et de notre gouvernement; vous jurez enfin de tout sacrifier à l'honneur et à l'indépendance de la France.
Ce serment fut prononcé avec enthousiasme. La Garde nationale montra qu'elle ne craignait point d'être prise au mot.
On avait appréhendé que la garde, qui en avait voulu long-tems aux Parisiens de s'être si promptement rendus en 1814, ne se permît quelques reproches offensans; mais Napoléon avait prescrit à ses grenadiers de se taire, et pour compléter la réconciliation, il la fit cimenter par un dîner que la Garde impériale offrit à la Garde nationale et à la garnison de Paris.
Quinze mille hommes de toutes armes se réunirent au Champ de Mars, sous les yeux du peuple Parisien; les chants joyeux des soldats et des citoyens se répondaient tour à tour et donnaient à cette fête un caractère vraiment national.