«.... Je ne puis finir sans vous dire un mot de M. de Luxembourg. Il est toujours vis-à-vis des ennemis.... On lui amena avant-hier un officier espagnol qu’un de nos partis avait pris et qui s’était fort bien battu. M. de Luxembourg lui trouvant de l’esprit lui dit:

—Vous autres Espagnols, je sais que vous faites la guerre en honnêtes gens, et je la veux faire avec vous de même.

«Ensuite il le fit dîner avec lui, puis lui fit voir toute son armée. Après quoi, il le congédia, en lui disant:

—Je vous rends votre liberté; allez trouver M. le prince d’Orange, et dites-lui ce que vous avez vu.

«On a su aussi par un rendu qu’un de nos soldats s’étant allé rendre aux ennemis, le prince d’Orange lui demanda pourquoi il avait quitté l’armée de M. de Luxembourg:

—C’est, dit le soldat, qu’on y meurt de faim; mais avec tout cela ne passez pas la rivière, car assurément ils vous battront.

«Le roi envoya hier six mille sacs d’avoine et cinq cents bœufs à l’armée de M. de Luxembourg; et quoiqu’ait dit le déserteur, je vous puis assurer qu’on y est fort gai, et qu’il s’en faut bien qu’on y meure de faim.»

BOILEAU A RACINE.

1 juin 1693.

«Vous m’avez surpris en me mandant l’empressement qu’ont deux des plus grands princes de la terre pour voir des ouvrages que je n’ai pas achevés. En vérité, mon cher monsieur, je tremble qu’ils ne se soient trop aisément laissé prévenir en ma faveur; car, pour vous dire sincèrement ce qui se passe en moi au sujet de ces derniers ouvrages, il y a des moments où je crois n’avoir rien fait de mieux; mais il y en a aussi beaucoup où je ne suis point du tout content et où je fais résolution de ne les jamais laisser imprimer. Oh! qu’heureux est M. Charpentier qui, raillé, et mettons quelquefois bafoué sur les siens, se maintient toujours parfaitement tranquille, et demeure invinciblement persuadé de l’excellence de son esprit! Il a tantôt apporté à l’Académie une médaille de très mauvais goût, et avant que de la laisser lire, il a commencé par en faire l’éloge. Il s’est mis par avance en colère sur ce qu’on y trouverait à redire, déclarant pourtant que, quelques critiques qu’on y put faire, il saurait bien ce qu’il devrait penser là-dessus et qu’il n’en resterait pas moins convaincu qu’elle était parfaitement bonne. Il a en effet tenu parole; et tout le monde l’ayant généralement désapprouvé, il a querellé tout le monde, il a rougi et s’est emporté; mais il s’en est allé satisfait de lui-même. Je n’ai point, je l’avoue, cette force d’âme; et si des gens un peu sensés s’opiniâtraient de dessein formé à blâmer la meilleure chose que j’aie écrite, je leur résisterais d’abord avec assez de chaleur; mais je sens bien que peu de temps après je conclurais contre moi, et me dégoûterais de mon ouvrage