—Pas pour les amateurs, grommelait entre ses dents le visiteur.
—Bah! bah! ils prendront leur revanche, un jour ou l’autre. Ils ont trop d’esprit d’ailleurs pour se fâcher. Vous, par exemple, cher monsieur, vous ne m’en voulez pas certainement et vous êtes ravi que je ne sois pas encore enterré. Allons, pas de rancune et donnez-moi la main?
—Sans doute, sans doute, murmurait l’honnête compatriote de Rembrandt, c’est fort heureux; mais la plaisanterie me semble un peu forte.
—Au revoir, mon cher monsieur, au revoir; et l’avare, riant dans sa barbe, fermait sa porte, tandis que l’amateur courait répandre la nouvelle parmi ses confrères.
Le caractère excentrique de Rembrandt et surtout son talent firent accepter de bonne grâce cette mystification que la morale pourrait qualifier plus sévèrement, et qui, de nos jours, avec une police moins complaisante, conduirait tout au moins son auteur sur les bancs de la correctionnelle.
La lésinerie de Rembrandt, au reste, était chose connue et dont s’égayait la malice de ses élèves, parmi lesquels on comptait Gérard Dow, Van Eyckout, Flinck, etc. Les jeunes gens s’amusaient, dit-on, à peindre des monnaies d’or ou d’argent sur de petits cartons qu’ils semaient ensuite dans l’atelier, bien certains que le maître ne manquerait pas de se baisser pour les ramasser. Et alors les espiègles de rire et Rembrandt de rire lui-même, ce qui valait mieux que de se fâcher. Mais il eût été plus sage encore de profiter de la leçon pour se corriger, et, au lieu d’entasser florins sur florins, de vivre comme Rubens, en artiste et en gentilhomme.
Rembrandt, au contraire, fuyait les réunions choisies, se plaisait dans la familiarité de gens vulgaires, donnant pour excuse que: «quand il voulait se distraire, il cherchait non le bel esprit mais la liberté.»
Avec cette manière de vivre, l’artiste put amasser une fortune considérable, mais à quel prix! et qu’il est triste de voir, sous la tyrannie de cette honteuse faiblesse, se traîner misérablement jusqu’à la fin une existence qui pouvait être si noblement remplie. Qu’importent les richesses au milieu de ces privations imposées par la sordide avarice! Puis, qui dira les terreurs et les désolations de l’agonie au moment de dire adieu pour toujours à ce cher trésor si laborieusement amassé, devant la tombe entr’ouverte et les menaces de l’éternité? Qui saura les angoisses de cette heure suprême et l’inquiétude poignante du compte à rendre alors qu’il faut comparaître devant le juge inexorable les mains vides, vides de bonnes œuvres, quand on a laissé derrière des coffres qui sont si pleins?
Après cela, que Rembrandt, homme de génie, fût merveilleusement doué comme artiste, qu’il ait eu de l’or au bout de son pinceau, de l’or sur sa palette, qu’il ait fondu pour ainsi dire, profond alchimiste, à l’aide du prisme, un rayon de soleil dans le mélange de ses couleurs! Que nul ne l’égale pour le piquant des effets, pour les jeux de la lumière et la magie du clair-obscur, cela n’est douteux pour personne et l’on ne peut trop admirer en lui la réunion au degré le plus éminent de ces rares et précieuses qualités. On doit faire ses réserves toutefois. Rembrandt abuse de son procédé même; si l’on ne peut détacher ses regard de certains effets d’une vérité saisissante, les Philosophes, par exemple, il épaissit quelquefois tellement les ombres que les personnages s’en dégagent à peine, ainsi les pèlerins d’Emmaüs. Puis, les qualités d’un ordre supérieur, la noblesse des formes comme celle de la pensée manquent trop chez Rembrandt. Les expressions sont vives, profondes, originales; on sent dans les personnages, avec un souffle de vie énergique, je ne sais quelle mystérieuse poésie, grâce à cette atmosphère vague, à la fois éblouissante et sombre, dans laquelle flottent les figures; mais l’âme vulgaire du peintre semble se refléter dans son œuvre par le dédain des formes épurées, par le mépris de toute élégance, par la préférence du modèle trivial, même pour les types les plus saints et les plus augustes. Voyez son Christ dans les pèlerins d’Emmaüs. Et le bon Samaritain dans ce tableau qu’un artiste de nos amis qualifie avec esprit: une scène de maréchal-ferrant! Quoi de plus grotesque que l’énorme turban dont s’est coiffé le principal personnage au profil si peu noble! Dans les costumes, au reste, la bizarrerie de Rembrandt tourne souvent à la mascarade, mais tout passe grâce aux sorcelleries de son pinceau. On sait que le grand artiste ne se piquait pas de draper à la romaine. Il avait dans ses armoires de vieilles hardes, des armures rouillées, des débris en tous genres et il appelait par moquerie toute cette friperie: Mes Antiques. On regrette, dans les plus merveilleux chefs-d’œuvre, les écarts de son mauvais goût. Ainsi, dans la délicieuse petite toile du grand salon au Louvre, cette perle des perles, et dont l’œil ne se détache jamais sans effort, une des figures fait véritablement tache par sa difformité. Et pourtant devant cette étonnante peinture, on ne peut résister à la fascination; un miracle du génie fait oublier cette espèce de verrue plaquée comme à plaisir sur cette merveille et l’on resterait là de longues heures en contemplation comme devant ces splendides portraits où l’artiste se déploie avec toutes ses magnifiques qualités sans presque aucun de ses défauts.