Je me rappelle que, tout enfant, j’entendais lire à la veillée une absurde historiette dont le héros était un certain Ourson, dit le sauvage, qui venu on ne sait d’où, élevé on ne disait pas comment, grandelet déjà, vivait seul dans les bois, attrapant les lièvres à la course, les oiseaux au vol, plus adroit à la pêche, avec ses mains seules, qu’un cormoran avec son bec. Il est incroyable quelles oreilles j’ouvrais à l’audition de ce conte extravagant qui m’a trotté tant d’années dans la cervelle et qu’aujourd’hui même je n’ai pas complètement oublié. Comment! il me semble avoir encore sous les yeux une affreuse image représentant Ourson le sauvage avec une immense chevelure qui lui servait de vêtement, et en train de ronger, de l’air le plus farouche, un gigot d’animal quelconque qu’assurément il n’avait pas pris la peine de faire cuire. Le lecteur, bien sûr, dit à part lui: «merci d’une telle cuisine!»
LA SŒUR ROSALIE
I
«La vue d’une sœur de Charité est la plus éloquente démonstration du Christianisme», a dit quelque part, je crois, le P. Lacordaire. Combien plus cela est-il vrai s’il s’agit d’une religieuse, j’allais dire, d’une sainte comme celle dont le nom est si populaire! Une vie telle que la sienne, tout entière consumée dans les exercices de la charité la plus héroïque, et racontée par M. de Melun, témoin oculaire, se peut-il une prédication meilleure, une apologie plus victorieuse parce qu’elle s’adresse à tous, à l’homme blanchi dans la science, à l’artiste, au poète, tout aussi bien qu’à l’artisan sans lettres qui par un rude labeur de chaque jour gagne le pain de sa femme et de ses enfants? Aussi la vie de cette femme si véritablement illustre, quoique par les nombreux écrits publiés comme par la tradition récente, elle soit connue, je n’ai pu résister au désir de la raconter à mon tour brièvement, simplement, sinon pour mes contemporains, du moins pour ceux qui viendront après nous, ou qui vivent au loin, et dont le cœur tressaille au récit des actions généreuses, des élans héroïques, des sublimes dévouements.
Force me sera de faire plus d’un emprunt au livre de M. de Melun[84] l’historien ou le biographe qu’à l’avenir tous devront consulter, car quel guide plus sûr et mieux renseigné? «Malgré les imperfections de l’œuvre, dit-il, trop modestement dans sa préface, pour que le portrait fût ressemblant et fidèle, l’auteur s’est attaché à l’exactitude et à la sincérité du récit: les paroles qu’il répète, il les tient de ceux qui les ont entendues; les faits qu’il rapporte ont été racontés par les acteurs ou les témoins; et ses appréciations personnelles sont le fruit d’une longue et constante amitié avec celle dont il écrit l’histoire, amitié qui doit être la garantie et la protection de son travail.»
Jeanne Marie Rendu, en religion sœur Rosalie, naquit à Comfort, département de l’Ain, le 8 septembre 1787, d’une famille d’ancienne bourgeoisie jouissant d’une honnête aisance qui pouvait lui concilier le respect sans exciter l’envie. Jeanne était l’aînée de trois sœurs qui furent comme elle élevées par leur mère restée veuve après neuf années de mariage. «Elle puisa à l’école maternelle cette éducation forte, religieuse, qui s’inspire plus qu’elle ne s’apprend et vient surtout de l’exemple.» L’enfant était un peu taquine parfois avec ses sœurs, et malicieuse espiègle, jetait volontiers leurs poupées dans le jardin du voisin et semblait plus occupée du jeu que des livres. Mais la mère ne s’inquiétait pas trop de ces vivacités; car Jeanne avait bon cœur et elle aimait tant les pauvres! avec eux toujours douce et complaisante et prompte à partager son pain ou sa bourse souvent bien légère.
Jeanne avait sept ans à peine lorsque éclata, avec la Révolution, la persécution contre les prêtres et les fidèles. Cette persécution fit des martyrs parmi les siens mêmes, car son parent, le maire d’Annecy, fut fusillé sur la place publique de la ville pour avoir sauvé de la profanation et du feu les reliques de saint François de Sales. Néanmoins, malgré les décrets terribles de la Convention, Anne Laracine, la mère de Jeanne, ouvrit sa maison à Dieu et à ses ministres et l’évêque d’Annecy, en particulier, y trouva un asile. Mais la célébration des saints mystères ne pouvait avoir lieu que dans le plus grand secret, et ce fut pendant la nuit, au fond d’une cave, que Jeanne fit sa première communion. Pas de fête, de beau soleil, de vêtements blancs, de pompe auguste, rien de ce qui rend ce jour si solennel et si radieux pour nos enfants! tout se fit dans le plus profond silence et avec de rares lumières. Mais la ferveur de l’enfant suppléa à tout.
Les mauvais jours passés, Jeanne fut conduite, pour y compléter son éducation, dans un pensionnat tenu à Gex par d’anciennes Ursulines et sa piété la rendit l’édification des religieuses elles-mêmes qui volontiers la considéraient plutôt comme une novice que comme une pensionnaire. Mais là n’était point sa vocation qu’un cantique sur le bonheur des sœurs de la charité, entendu par hasard, lui avait instinctivement révélée, et sur laquelle une visite et un séjour à l’hôpital de Gex achevèrent de l’éclairer. Sa mère, vaincue par ses instances, consentit à la laisser partir pour Paris où la communauté des Filles de Saint-Vincent-de-Paul venait d’être rétablie par le Premier Consul. Douloureuse fut la séparation pour la mère doutant de la vocation de sa fille, comme pour Jeanne qui aimait sa mère tendrement et souffrait de la quitter quoique d’ailleurs elle fût heureuse d’obéir à la volonté de Dieu.