«Seigneurs, Madame la reine ma mère m’a mandé et prié tant comme elle peut, que je m’en voise (vienne) en France, car mon royaume est en grand péril, car je n’ai ni paix ni trêves au roi d’Angleterre. Cil (ceux) de cette terre à qui j’ai parlé m’ont dit que, si je m’en vais, cette terre est perdue; .... si, vous prie, fit-il, que vous y pensiez; et pour ce que la besogne est grosse, je vous donne répit de moi répondre ce que bon vous semblera, jusques à d’ici (aujourd’hui) en huit jours.»
Le dimanche suivant en effet, les frères du roi et les autres barons, étant revenus, saint Louis leur demanda «quel conseil ils lui donneraient ou de s’allée (départ) ou de sa demeurée.» Tous alors répondirent que Guion Malvoisin était chargé d’exprimer «le conseil qu’ils voulaient donner au roi et qui fut tel: «Sire, vos frères et les riches hommes qui ici sont, ont regardé à votre état, et ont vu que vous n’avez pouvoir de demeurer en ce pays à l’honneur de vous ni de votre royaume.... si vous louent-ils, sire, que vous en alliez en France et pourchassiez gens et deniers, par quoi vous puissiez hâtivement revenir en ce pays vous venger des ennemis de Dieu qui vous ont tenu en leur prison.»
Saint Louis ne se tint pas pour satisfait de cette réponse et successivement il interrogea le comte d’Anjou, le comte de Flandre, le comte de Poitiers et plusieurs autres «qui tous s’accordèrent à monseigneur Guy Malvoisin», et conseillèrent le départ immédiat. Le légat lui-même fut de cet avis et il reprit avec quelque vivacité Joinville qui paraissait incliner à l’opinion contraire: «Sire, répondit le sénéchal, puisque vous demandez comment ce pourrait être que le roi put tenir héberges (camps) avec si peu de gens comme il a; je vous le dirai, sire, puisqu’il lui plaît. L’on dit, je ne sais s’il est vrai, que le roi n’a encore dépendu nul de ses deniers (argent). Que le roi mette ses deniers en dépense et envoie quérir chevaliers en la Morée et outre-mer; et quand l’on orra nouvelles que le roi donne bien largement, chevaliers lui viendront de toutes parts par quoi il pourra tenir héberges dedans un an, si Dieu plaît; et par sa demeurée seront délivrés les pauvres prisonniers qui ont été pris au service de Dieu et au sien, qui jamais n’en sortirent si le roi s’en va.»
Le roi ajourna de nouveau les barons à huitaine pour sa réponse. Mais à peine il fut sorti l’assaut, dit le sénéchal, me commence de toutes parts: «Or est fol, sire de Joinville, le roi, lui disait-on ironiquement, s’il ne vous croit pas contre tout le conseil.»
Un peu déconcerté de ce blâme presque unanime, Joinville le fut bien davantage, quand, l’heure du dîner venue, le roi, près duquel il était assis comme à l’ordinaire, pendant tout le repas ne lui adressa pas une seule fois la parole: «Je cuidai vraiment que il fut courroucé à moi... Tandis que le roi disait ses grâces, je m’en allai à une fenêtre ferrée qui était en une reculée (embrasure) devers le chevet du lit du roi; et tenais les bras parmi les fers de la fenêtre... et pensais que si le roi s’en venait en France, je m’en irais vers le prince d’Antioche qui me tenait pour parent.... En ce point que j’étais illec (là), le roi se vint appuyer à mes épaules et me tint ses deux mains sur la tête. Et je cuidai que ce fût monseigneur Philippe d’Anemos, qui trop d’ennui m’avait fait ce jour pour le conseil que j’avais donné; et dis ainsi:
«Laissez-moi en paix, monseigneur Philippe.»
«Par mal aventure, au tourner que je fis ma tête, la main du roi me toucha le visage; et je connus que c’était le roi à une émeraude qu’il avait en son doigt. Et il me dit:
«Tenez-vous tout coi; car je vous veux demander comment vous fûtes si hardi que vous, qui êtes un jeune homme, m’osâtes louer ma demeurée, encontre tous les grands hommes et les sages de France qui me louaient l’allée?
«—Sire, fis-je, dans mon cœur je jugeais mauvaistié ce conseil des barons, comment vous l’aurais-je pu donner?
«—Dites-vous donc que je ferais mal si je m’en allais?