En 1785, Lacépède publia, sous le titre de: Poétique de la Musique, un ouvrage qui fut accueilli avec faveur. Le style, dans sa vivacité, se sent de l’ardeur de la jeunesse en même temps que l’élévation des idées et certaines illusions mêmes attestent une grande noblesse de cœur, témoin ce passage:

«O artistes, ô vous tous qui vous consacrez à l’art enchanteur de la musique, rendez-lui toute sa dignité, tout son véritable éclat; rapprochez-le de sa vraie destination, de celle de soulager les misères humaines, de répandre mille charmes autour de nous, de faire oublier les malheurs privés et les calamités publiques par des jouissances pures rendues plus vives par le partage ou senties plus profondément dans la solitude..... Méritez de nouveaux hommages en ne faisant jamais naître dans nos âmes que les passions utiles, la vertu, le courage généreux, le dévouement héroïque, la vive sensibilité, l’amitié constante, la tendresse pure et fidèle, la douce pitié et l’humanité bienfaisante.»

«Les deux ouvrages, Essai sur l’Électricité, Physique générale et particulière, furent moins goûtés que la Poétique sur la Musique et même valurent à l’auteur quelques critiques assez sévères. On lui reprochait d’adopter trop légèrement et peut-être d’exagérer certaines théories de Buffon qui n’étaient que de brillantes hypothèses. Mais ces publications eurent pour conséquence néanmoins de le mettre en rapport immédiat et habituel avec l’illustre naturaliste qui songea dès lors à l’associer à ses travaux et, dans cette pensée, offrit à Lacépède la place de garde démonstrateur du cabinet du roi, vacante par la retraite de Daubenton. «Lacépède, dit M. de Valenciennes, accepta ces modestes fonctions avec joie, et il les remplit avec zèle et ponctualité, se tenant, les jours publics, dans les galeries, répondant avec son affabilité accoutumée à toutes les questions, et ne montrant pas moins d’égards aux gens du peuple qu’aux hommes les plus considérables et les plus distingués.»

En 1788, Lacépède publia, comme continuation de Buffon, un premier volume contenant l’Histoire naturelle, générale et particulière des quadrupèdes ovipares, et, l’année suivante, parut le second volume, contenant l’Histoire naturelle des Serpents. De cet ouvrage, qui valut à l’auteur les éloges de l’Académie des Sciences, Cuvier n’hésitait pas à dire, vingt ans plus tard, que: «par l’élégance du style, l’intérêt des faits qui y sont recueillis, et au point de vue purement scientifique, il présente des avantages incontestables sur le livre immortel auquel il fait suite.»

Détachons de ce beau livre une page seulement qui suffit pour faire connaître la manière de l’auteur: «A la suite des nombreuses espèces des quadrupèdes et des oiseaux se présente l’ordre des serpents; ordre remarquable en ce qu’au premier coup d’œil, les animaux qui le composent paraissent privés de tout moyen de se mouvoir et uniquement destinés à vivre sur la place où le hasard les fait naître. Peu d’animaux cependant ont les mouvements aussi prompts et se transportent avec autant de vitesse que le serpent; il égale presque par sa rapidité une flèche tirée par un bras vigoureux lorsqu’il s’élance sur sa proie ou qu’il fuit devant l’ennemi: chacune de ses parties devient alors comme un ressort qui se débande avec violence; il semble ne toucher à la terre que pour en rejaillir; et, pour ainsi dire, sans cesse repoussé par les corps sur lesquels il s’appuie, on dirait qu’il nage au milieu de l’air en rasant la surface du terrain qu’il parcourt. S’il veut s’élever encore davantage, il le dispute à plusieurs espèces d’oiseaux par la facilité avec laquelle il parvient jusqu’au plus haut des arbres, autour desquels il roule et déroule son corps avec tant de promptitude que l’œil a de la peine à le suivre. Souvent même, lorsqu’il ne change pas encore de place, mais qu’il est prêt à s’élancer et qu’il est agité par quelque affection vive, comme l’amour, la colère, ou la crainte, il n’appuie contre terre que sa queue qu’il replie en détours sinueux, il redresse avec fierté sa tête, il relève avec vitesse le devant de son corps et le retenant dans une attitude droite, et perpendiculaire bien loin de paraître uniquement destiné à ramper, il offre l’image de la force, du courage, et d’une sorte d’empire.»

II

Mais le moment approchait où, presque malgré lui, notre savant allait être arraché à ses paisibles et chères occupations. Sa réputation littéraire et plus encore la popularité que lui avaient mérité sa bienfaisance et l’aménité de son caractère «le désignèrent à toutes sortes de suffrages. On le vit successivement, dit M. de Valenciennes, député de sa section, commandant de la garde nationale, député extraordinaire de la ville d’Agen près l’Assemblée constituante, (etc.). Plus d’une fois placé dans les positions les plus délicates, il y porta ces sentiments bienveillants qui faisaient le fond de son caractère et ces formes agréables qui en embellissaient l’expression.»

Ces qualités ne sont pas de celles qu’on apprécie dans les temps de révolution où la violence et la passion seules peuvent se faire écouter des multitudes trop faciles à entraîner, hélas! Un jour, Lacépède lut avec stupeur, dans un journal, son nom en tête d’un article intitulé: Liste des scélérats qui votent contre le peuple. Par un singulier hasard, ce même jour ou le lendemain, il rencontre dans le jardin des Tuileries l’auteur de l’article qu’il connaissait pour l’avoir rencontré parfois chez un ami commun:

—Vous m’avez traité bien durement? lui dit-il avec douceur.

—Comment cela? répond l’autre avec l’air de l’étonnement feint ou réel.