«Je perdrai, s’il faut, cette fortune, mais je ne puis consentir à me donner ne fut-ce que l’apparence de l’ingratitude vis-à-vis du prince qui m’a comblé de ses bienfaits. A Dieu ne plaise surtout que j’agisse ainsi quand la fortune paraît vouloir le trahir! Mieux vaut mille fois perdre cet argent! (Une somme de 400,000 francs!)»
A propos des discours prononcés par Lacépède comme président du sénat et qui lui furent plus tard reprochés, Cuvier dit non sans raison: «Toutefois encore, dans ces discours obligés, avec quelle énergie l’amour de la paix, le besoin de la paix se montre à chaque phrase! Et combien, au milieu de ce qui peut paraître flatterie, on essaie de donner des leçons! C’est qu’en effet c’était la seule forme sous laquelle les leçons pussent être écoutées; mais elles furent inutiles; elles ne pouvaient arrêter le cours des destinées.»
Il est certain d’ailleurs que l’admiration de Lacépède comme son affection pour Napoléon ne l’aveuglaient point, et la fermeté au besoin ne lui manquait pas, en voici la preuve:
Pendant une campagne meurtrière, quelques croix d’honneur avaient été accordées par le major général de la grande armée à de très jeunes officiers. On crut que cette faveur était prématurée. L’Empereur ordonne au grand chancelier de les leur retirer. Vainement celui-ci représente la douleur qu’éprouveront des braves salués déjà comme légionnaires. Rien ne calmait l’Empereur qui se croyait trompé.
—Eh bien, répondit Lacépède, je vous demande pour eux ce que je voudrais obtenir moi-même si j’étais à leur place: c’est d’envoyer aussi l’ordre de les fusiller.
Les croix furent maintenues.
«Il se croyait comptable envers le public, disent à l’envi Cuvier, Valenciennes et Villenave, de tout ce qu’il recevait comme traitement et dans ce compte c’était toujours à ses dépens que se soldaient les erreurs de calcul. Chaque jour il avait occasion de voir des légionnaires pauvres, des veuves laissées sans moyens d’existence. Son ingénieuse générosité les devinait avant toute demande. Souvent il leur laissait croire que ses bienfaits venaient de fonds publics qui avaient cette destination.
»Lorsque l’erreur n’eut pas été possible, il cachait discrètement la main qui donnait.»
Un fonctionnaire d’un ordre supérieur, placé à sa recommandation, et ruiné par de fausses spéculations, fut obligé de quitter sa famille. Lacépède fit tenir régulièrement à sa femme 500 fr. par mois jusqu’à ce que le fils fût en âge d’obtenir un emploi, et cette dame a toujours cru qu’elle recevait cet argent de son mari. Ce ne fut que plus tard et par la personne de confiance chargée de cette bonne œuvre qu’on connut la vérité.
Un employé dans les bureaux de la grande chancellerie fit des pertes relativement considérables. Pour sortir d’embarras, une somme de 10,000 fr. lui devenait nécessaire. Cette somme une personne s’engage à la lui remettre à la condition qu’il lui céderait sa place. L’employé, sûr de la bienveillance de Lacépède, lui confie sa situation et la promesse qui lui est faite.