Ce passage du discours préliminaire témoigne des sentiments qui l’animaient à cette heure suprême et prouvent que toujours il s’était souvenu de sa première et chrétienne éducation: «Vers ce temps où le fils de Drusus faisait triompher au-delà du Rhin les armes de Rome, une petite contrée de l’Orient voyait naître Celui dont la parole devait renouveler la face de la terre. Ceux mêmes à qui la lumière de la foi ne révélerait pas la nature divine de Jésus, verraient en lui l’admirable auteur du plus grand et du plus heureux changement que puissent raconter les annales du monde. L’esprit de l’Évangile a pénétré jusque au plus profond des cœurs; il y a gravé les principes d’une morale aussi douce que sublime, et rendant à la nature humaine toute sa dignité, quels progrès n’a-t-il pas imprimés à la civilisation? Nous observerons plus d’une fois dans cette histoire les mémorables effets de cette puissance invincible contre laquelle tous les efforts des passions humaines ont été et seront toujours vains.»

On raconte qu’un des aïeux de Lacépède, Joseph de la Ville, qui avait eu part aux bontés du plus aimé de nos rois, devint plus tard l’ami de François de Sales qui lui donna son portrait; et cette image d’un saint vénéré pour ses vertus austères sans rudesse fut toujours conservé, dans le cabinet du fils adoptif de Buffon.

Il est difficile au reste de ne pas donner un mobile supérieur et non simplement naturel aux vertus qu’on admirait chez cet homme rare, qui fut véritablement un homme de bien: «Ceux qui ne l’ont pas connu, dit Villenave, s’étonneront et pourront seuls douter: mais s’ils savent que, par ses talents et par ses vertus, M. de Lacépède honora son siècle, ils ignorent peut-être qu’il semblait ne pas appartenir à son siècle par l’humble sentiment d’un mérite élevé, par la candeur native de son âme, par l’exercice habituel et sans faste de toutes les vertus. Ils ignorent que toutes les vertus, en restant pour lui des devoirs, devenaient des sentiments et que ces sentiments composaient ses habitudes et sa vie.»

Lacépède pouvait donc en toute simplicité se rendre à lui-même ce témoignage: «Voilà vingt-six ans écoulés depuis le commencement de la Révolution, écrivait-il, pendant ce temps si orageux, Dieu m’a fait la grâce de ne jamais manquer à la loyauté, à l’honneur, à l’obéissance due aux lois et au gouvernement établi; et je n’ai rien négligé pour bien connaître la route que le devoir me prescrivait, et pour ne m’en écarter dans aucune circonstance quels que fussent les intérêts ou les sentiments qui tendissent à m’en détourner.»

Le deuil causé par cette mort ne se renferma pas dans la famille ou les amis. L’enceinte de l’église d’Epinay disposée pour les obsèques ne pouvait guère contenir que les parents, les amis, les députations de la Chambre des Pairs, de l’Institut, etc.; cependant les habitants du village arrivaient en foule, demandant que l’église aussi leur fût ouverte. Et comme on leur répondait que les places étaient réservées pour la famille, ils s’écriaient en pleurant:

—Eh! ne sommes-nous pas de la famille?

D’autres allaient répétant: «Ah! ce n’est pas tant l’argent que nous perdons; mais qui maintenant nous arrangera?» Allusion touchante à la sollicitude avec laquelle le comte de Lacépède s’entremettait comme arbitre dans leurs différends.

Le curé d’Epinay, vieillard octogénaire, dont les philosophes du XVIIIe siècle eux-mêmes avaient admiré les vertus, et «qui, dit Villenave, fut un des secrets ministres des bienfaits de M. de Lacépède, sentit sa voix s’éteindre dans le chant des funérailles, et ses larmes furent ses plus nobles prières.»


LAMARTINE[20]