—Larrey, vous avez failli être prêt avant moi[26].
Dans cette campagne, comme dans toutes les autres, du reste, on aime à pouvoir dire que les blessés ennemis se voyaient recueillis et soignés dans nos hôpitaux et ambulances comme nos propres soldats. Russes, Autrichiens, Bavarois, Prussiens ou Français, Larrey, comme ses aides, ne faisait entre eux aucune différence. Ainsi que l’a dit un écrivain: «Après le combat, tous les blessés sont frères, à quelque nation qu’ils appartiennent.»
Pendant cette retraite de Moscou, qui fut un si complet désastre, la conduite de Larrey fut non pas admirable, mais au-dessus de tous les éloges.... «On le voyait passer des nuits soit à parcourir les ambulances, soit à panser d’anciens blessés ou des blessés échappés à un combat de la veille ou du matin, soit à opérer des malheureux dont les blessures ne pouvaient se guérir autrement.... Telles sont les fatigues et les douleurs que Larrey eut à souffrir, tels sont les tristes soins dont il fut occupé, tantôt seul et réduit à lui-même, tantôt avec le secours de quelques femmes généreuses et de quelques hommes excellents.» On peut juger quelles ressources restaient pour les blessés quand les hommes valides en étaient réduits à la viande de cheval qui manquait souvent même, ou que, faute de temps ou de feu, il fallait manger crue, saignante, palpitante. Le colonel Thirion, à ce qu’il raconte, dut la vie à certaine petite casserole en argent dans laquelle il recueillait subrepticement le sang des chevaux arrêtés au bivouac dont il faisait ensuite un boudin tel quel.
[24] Biographies des Contemporains, par un homme de Rien.
[25] Éloge de Larrey.
[26] Larrey reçut à Austerlitz la croix de commandeur de la Légion d’Honneur; après Wagram, il fut créé baron de l’Empire.
II
Dans la campagne de 1813, Larrey, convalescent à peine d’une maladie qui avait mis sa vie en péril, se hâta de quitter l’hôpital pour reprendre son laborieux et périlleux service. Un épisode de cette campagne ne doit pas être oublié. Après les batailles de Lutzen et Bautzen, beaucoup des nombreux blessés, conscrits de la veille, avaient les mains tronquées, les doigts coupés. Des officiers prétendaient que ces blessures étaient volontaires, et l’Empereur, inclinant à leur opinion, parlait de faire un exemple. Larrey, au contraire, protestant énergiquement, repoussait l’imputation comme une calomnie. Une enquête fut ordonnée; le résultat donna pleinement raison au chirurgien en chef, et l’Empereur, après la première contrariété, heureux de lui faire réparation, ou, si l’on veut, de lui rendre justice, dit noblement:
—Larrey, recevez mes compliments, un souverain est bien heureux d’avoir un homme tel que vous!
Le soir même, Larrey recevait le brevet d’une pension de 3,000 francs, avec le portrait de l’Empereur enrichi de diamants.