—Quels sont vos desseins? Qui osez-vous menacer? Sachez que ces malades sont à moi, que mon devoir est de les défendre et que le vôtre est de vous respecter vous-mêmes en respectant ces infortunés.
Étonnés de ce langage, et plus encore de son air et de son attitude, les insurgés paraissent un moment se consulter, puis ils se retirent paisiblement, et dans leurs rangs ce ne sont plus des cris de colère et de haine qui se font entendre, mais des paroles de pitié, et aussi des acclamations: «Au fait, il a raison! C’est un brave, l’ami des pauvres gens et du soldat! N’était-il pas le chirurgien de la Grande-Armée? Vive Larrey! Honneur à Larrey!»
A quel point Larrey était populaire dans l’armée et quelle affection avaient pour lui les soldats, on en jugera par cet épisode de la campagne de Russie. Au passage de la Bérésina, alors que l’un des deux ponts s’étant rompu, la foule se précipitait frénétiquement vers l’autre, Larrey, entraîné par la violence du mouvement, se vit pressé, poussé, étouffé, tout près de périr. Par hasard il se nomme, ou peut-être il est reconnu, et soudain ces hommes que le désespoir rendait furieux, rendait féroces, qui, par l’instinct égoïste de la conservation, devenaient capables de marcher sur leurs officiers, sur leurs généraux, sur des femmes et des enfants même, au nom vénéré de Larrey s’émeuvent; les rangs s’ouvrent pour lui donner passage, ou plutôt soulevé par des bras généreux, il est porté de main en main par dessus les têtes jusqu’à l’autre rive. A peine il y mettait le pied que le pont s’écroulait derrière lui; ses sauveurs, et avec eux toute la multitude, étaient engloutis dans le fleuve.
[27] Le jour même où Larrey s’éteignait à Lyon, sa femme, la digne compagne de sa vie, expirait à Bièvre dans les bras de sa fille.
LHOMOND
Il y a peu de temps, dans une rue très-connue assurément de la plupart de nos lecteurs, il s’est fait une petite révolution, ou plutôt un changement passé fort inaperçu, à ce qu’il semble; mais dont certaines personnes, de la province surtout, ne seront pas fâchées d’être averties.
La rue, connue longtemps sous le nom de rue des Postes, s’appelle maintenant rue Lhomond. A vrai dire, l’ancienne dénomination n’est point à regretter, puisque aujourd’hui rien ne la justifiait et que ladite rue ne conduit à aucune espèce de postes. Il faut au contraire se réjouir de la substitution, cette fois heureuse; il nous plaît qu’on honore ainsi la mémoire d’un homme de bien qui, dans la sphère modeste où volontairement il renferma sa vie tout entière, a rendu plus de services à la religion, à la patrie, que beaucoup d’autres, dont la gloire éclate bruyamment et dont la Renommée par ses cent voix redit au loin le nom répété par mille échos. Cet homme, qu’on doit placer au rang des hommes utiles et rares, c’est Lhomond, le bon Lhomond comme on l’appelait, dont le nom et les excellents livres sont si connus des écoliers, moins au courant peut-être de ses actions, des détails de sa vie si noble; aussi croyons-nous qu’on nous saura gré de les rappeler.
Lhomond (Charles-François), né à Chaulnes, diocèse de Noyon, en 1727, fit ses études comme boursier au collége d’Inville dont il devint plus tard principal.