«Nous savons que vous êtes l’ami de Dieu: par lui vous pouvez tout, même rendre la vie à mon fils, mon fils unique.»

L’évêque ayant pris l’enfant mort dans ses bras, fléchit les genoux, et, après une fervente prière, il le rend plein de vie à sa mère. Alors tous dans la foule s’écrient: «Le Dieu que Martin adore est le Dieu véritable, nous voulons aussi l’adorer.»

Martin n’était pas moins éclairé que zélé, en voici la preuve: Non loin de son monastère s’élevait un autel que la fausse opinion des hommes avait consacré comme la sépulture de quelque martyr. Martin, qui avait à ce sujet des doutes sérieux, parce que la tradition ou les histoires n’apprenaient rien de certain à ce sujet, se transporta un jour en cet endroit avec plusieurs de ses religieux. «Alors s’étant mis sur la sépulture même qu’on avait en si grand honneur, il pria Dieu de lui apprendre de qui était ce tombeau et quels mérites avait celui qui y était renfermé. En même temps il vit à gauche un fantôme horrible et affreux... Ce fantôme lui parle; il lui dit le nom qu’il avait porté; il confesse qu’il avait été grand voleur; qu’on l’avait puni pour ses crimes; qu’il avait été sanctifié par l’erreur et par l’ignorance du vulgaire et n’avait rien de commun avec les martyrs.... Sans différer davantage, Martin fit abattre cet autel, et retira le peuple de superstition et d’erreur.»

[33] Aujourd’hui disparue. Saint-Martin des Champs, autre paroisse, n’a point été démolie, mais détournée de sa première et pieuse destination, elle se trouve englobée dans les bâtiments du Conservatoire des Arts et Métiers.

[34] Vie de Saint Martin par Sulpice Sévère, mise en français par P. Du-Ryer; in-18, 1650.

[35] Aujourd’hui Szombathely, dans le comté d’Eisenstadt.

II

On sait que Martin s’étant rendu à Trèves où se trouvait l’empereur Maxime, successeur de Gratien égorgé par ses propres soldats, refusa d’abord de s’asseoir à la table du prince. Le courageux évêque, quoiqu’il vînt en solliciteur, gardant la sainte indépendance de sa dignité, n’accepta l’invitation de Maxime qu’après que celui-ci se fût justifié «d’avoir dépouillé, comme il semblait, deux empereurs, l’un du sceptre, l’autre de la vie... Saint Martin se laissa vaincre ou par la raison ou par les prières, et alla manger avec l’empereur qui en reçut autant de joie que de quelque illustre conquête.» A la cour se trouvaient, en même temps que l’évêque de Tours, plusieurs prélats espagnols venus pour demander la condamnation à mort des hérétiques dits Priscillianistes. Saint Martin, comme saint Ambroise, blâmant ce zèle violent qu’il ne jugeait point selon la charité, s’efforça de les dissuader de leur projet d’autant plus que des motifs tout humains paraissaient diriger leur conduite. «Car pour ce qui est d’Ithace, un des deux accusateurs, dit Sulpice Sévère, on ne voyait en lui rien de grave, rien de saint. C’était un homme audacieux, grand parleur, impudent, ami du luxe et de la bonne chère. Il avait porté la folie à un point étrange; toutes les personnes même les plus saintes, qui s’adonnaient à la lecture ou se livraient à la pratique du jeûne, étaient par lui dénoncées comme amis ou disciples de Priscillin.»

Martin, à force de représentations, obtint que l’empereur ne versât point le sang de ces malheureux. Tout en réprouvant absolument leurs doctrines, il jugeait suffisante la sentence épiscopale qui excommuniait les hérétiques et les bannissait des églises profanées par leur présence. Mais, après le départ du saint, Maxime, cédant à de nouvelles instances, fit exécuter les coupables. L’évêque de Tours, qui l’avait appris, forcé une seconde fois de revenir à Trèves, témoigna vivement de son indignation en disant: «C’est une chose monstrueuse et nouvelle que la cause de l’Eglise soit jugée par un juge séculier.» Il refusa d’abord de communiquer avec Ithace et Idace et ne s’y résigna que pour sauver la vie au comte Narsès et au président Leucadius, partisans de Gratien, et auxquels Maxime ne fit grâce qu’à cette condition. Pourtant Martin, en s’éloignant de la cour, ne put se défendre d’une sorte de remords. «Chemin faisant, il était tout triste et gémissait d’avoir été même une heure mêlé à une communion coupable. Soudain un ange lui apparut: «Tu as raison de t’affliger, Martin, lui dit-il; mais tu n’as pu en sortir autrement. Répare ta vertu, rappelle ta constance, ou crains de mettre en danger non plus ta gloire, mais ton salut.»

Tel est le récit, quant à cet incident grave, de Sulpice Sévère dans ses Dialogues.