«Je dois passer devant l’imprimerie de M. Melinet-Malassis, dit-elle à sa mère, tant pis je me risquerai et je lui offrirai ma pièce pour le Journal de Nantes.

—Va, petite.»

La démarche réussit à souhait; l’imprimeur-éditeur lut la pièce, donna des encouragements au poète, indiqua quelques corrections, et promit que les vers ainsi modifiés paraîtraient dans le Lycée armoricain, recueil mensuel plus littéraire et plus répandu que le Journal de Nantes. La publication eut lieu en effet, les vers firent du bruit, d’autant plus que la cantatrice, Mme Allan-Ponchard, aida à les mettre en relief par une spirituelle réponse. Quelques semaines après, le Lycée armoricain publiait, de Mlle Mercœur, une nouvelle pièce: «Ne le dis pas! morceau d’une exquise naïveté,» dit la Biographie universelle avec un enthousiasme que nous ne partageons pas, car la pièce est assez médiocre. La Biographie ajoute sur le même ton un peu bien lyrique: «A partir de ce moment, le torrent déborda et ne put plus être contenu... La critique s’adoucit devant la réputation croissante d’Elisa; les honneurs qui lui furent ensuite décernés[37] réduisirent peu à peu ses détracteurs au silence... Puis ses amis, ses admirateurs conçurent alors le projet de recueillir ses poésies éparses dans divers recueils et d’en faire un volume qui fut imprimé au moyen d’une souscription; ce projet, réalisé en peu de jours, produisit une somme d’environ 3,000 francs.» Cette première édition des poésies (in-18, 1827) s’enleva rapidement et le succès dépassa les espérances de la jeune muse et de ses amis et protecteurs entre lesquels se trouvait Chateaubriand, une immense autorité alors. Le volume lui était dédié; sensible à cet hommage de sa jeune compatriote, l’illustre écrivain lui répondit, presque poste pour poste, une lettre qui, reproduite aussitôt dans tous les journaux de la localité, fut un évènement et acheva la fortune du livre. Comment douter du génie d’Élisa devant des paroles comme celles-ci et signées du plus grand nom littéraire de l’époque:

«Si la célébrité, mademoiselle, est quelque chose de désirable, on peut la promettre sans crainte de se tromper à l’auteur de ces vers charmants:

Mais il est des moments où la harpe repose,
Où l’inspiration sommeille au fond du cœur.

«Puissiez-vous seulement, mademoiselle, ne regretter jamais cet oubli contre lequel réclament votre talent et votre jeunesse. Je vous remercie de votre confiance et de vos éloges; je ne mérite pas les derniers! je tâcherai de ne pas tromper la première. Mais je suis un mauvais appui; le chêne est vieux, et il s’est si mal défendu qu’il ne peut offrir d’appui à personne.

Chateaubriand.»

L’appui du vieux chêne était plus solide que ne le disait le grand écrivain avec trop de modestie; car peu de temps après, grâce à ce haut patronage comme à d’autres influences, Mlle Mercœur recevait le brevet d’une pension de 300 francs sur la cassette du roi, une gratification du ministre de l’intérieur, une autre de la duchesse de Berry, accompagnée d’une lettre des plus flatteuses. En même temps, les journaux publiaient ce fragment d’une lettre de Lamartine écrivant à un ami et à coup sûr sans trop peser ses phrases: «J’ai lu avec autant de surprise que d’intérêt les vers de Mlle Elisa Mercœur que vous avez pris la peine de copier. Vous savez que je ne croyais pas à l’existence du talent poétique chez les femmes; j’avoue que le recueil de Mme Tastu m’avait ébranlé; cette fois, je me rends et je prévois, mon cher, que cette petite fille nous effacera tous tant que nous sommes

En lisant ces incroyables paroles, on est en vérité tenté de douter que le poète des Méditations parlât sérieusement. Mais on comprend l’impression sur Élisa de pareilles louanges, alors qu’elles trouvaient tant d’échos et que le succès venait leur donner une éclatante confirmation. On admire que la tête n’ait pas tourné à la jeune fille, et qu’elle n’ait cru que modestement à son génie, qui n’existait, il faut bien le dire, qu’à l’état de germe.

Quand on lit maintenant, sans prévention et même avec une disposition toute bienveillante, le recueil de vers d’Élisa Mercœur, on ne peut se défendre de quelque surprise et d’un vrai désappointement. Le critique de bonne foi, en dépit de sa sympathie, ne trouve là que ce qui pouvait y être d’ailleurs, vu la grande jeunesse de l’auteur et son éducation littéraire trop savante, trop complète: plus de réminiscences que de spontanéité, soit pour la forme, soit pour le fond. Il y a de l’harmonie dans les vers, parfois du souffle, comme dans la pièce intitulée: La Gloire! Mais trop souvent la pensée, même sous son vêtement élégant, flotte incertaine et nuageuse. La rime, en général, est banale; la facture, idem. Trop d’érudition et de convention quand on voudrait de l’élan, de l’émotion, de la passion. Là, rien de neuf et d’inattendu quoiqu’en aient dit des biographes trop bienveillants. «Les vers d’Elisa Mercœur, d’après la Biographie Nouvelle qui semble copier l’autre, ont de l’originalité; son style a de la naïveté, de la grâce, de la sensibilité, de la chaleur.» Or, précisément, toutes ces qualités font en général défaut à cette poésie qui vient plus de la tête que du cœur. Il y a plus de vérité peut-être dans cette autre appréciation: «Certaines de ces pièces sont empreintes d’une suave mélancolie,» témoin la pièce des Illusions dont je détache ces deux strophes: