«Du courage, ma bonne mère, me dit-elle en me serrant fortement la main, du courage, n’affaiblis pas le mien par tes larmes, j’en ai tant besoin pour supporter l’idée du désespoir que te causera notre séparation.»

«L’honnête curé pleurait à sanglots. Dès qu’il lui eut administré les secours de notre divine religion, je la ramenai à Paris.»

J’aime à pouvoir ajouter encore à l’honneur de la mère et de la fille, que celle-ci, sentant la mort venir, souffrait moins de sa maladie et de ses douleurs que de son impuissance, inquiète de l’avenir pour celle qu’elle allait laisser seule. Aussi, déjà presque mourante, par un suprême effort, elle ressaisit sa plume et recommanda sa mère au ministre de l’instruction publique, M. Guizot[40], dans des vers qui sont des meilleurs qu’ait faits Élisa et où vibre l’accent d’une sincère émotion; cette prière jaillit du plus profond du cœur:

Dans une route défleurie,
Sous un ciel froid qu’oublie un soleil bienfaisant,
Je n’ai rencontré pour ma vie
Qu’indigence, regrets, vains désirs... et pourtant
J’ai peur de la quitter cette existence amère,
Et je viens vous crier: Sauvez-moi pour ma mère!
Pour elle qui, sans moi, ployant sous le chagrin,
Seule au monde de l’âme, à ceux dont sa misère
En cherchant la pitié trouverait le dédain,
Irait, dans sa douleur cruelle,
Dire: «Ma fille est morte, oh! donnez-moi du pain!
«Du pain, je n’en ai plus, pauvre enfant, c’était elle
«Dont le sort faisait mon destin.»
Ah! que ce cri jamais à ses lèvres n’échappe! etc.

Ces vers, écrits par une agonisante, prouvent qu’Élisa était peut-être plus réellement poète qu’on ne le penserait d’après son recueil, venu prématurément et avant la saison, pareil à ces fleurs qu’une chaleur factice fait éclore dans la serre au risque d’épuiser la plante. Rien de plus dangereux pour les jeunes talents que les encouragements trop facilement prodigués à ces premiers et pâles essais, fruits d’une production hâtive. Si l’amitié, plus sévère pour Élisa, n’eût pas si vite caressé cette impatience naturelle à un jeune auteur, exalté ses espérances de gloire par des louanges exagérées, sûrement elle eût laissé mûrir sa pensée, elle eût su attendre l’heure de l’inspiration véritable et appris à la traduire, à la couler dans un moule plus personnel et orné de plus riches ciselures. Elle ne se fût pas laissé tenter, éblouir, fasciner par ce fatal mirage de Paris, qui en a perdu et perdra tant d’autres, en dépit des sages conseils et des terribles exemples.

Nous ne saurions trop le dire, ô jeunes gens, et vous, bien plus encore, pauvres filles, qu’un entraînement si souvent funeste pousse vers la capitale par des espoirs de fortune ou de gloire, tremblez, tremblez d’être le jouet d’une illusion perfide. Pesez bien vos forces avant de vous risquer dans cette formidable mêlée. Vous, jeune poète, vous, jeune artiste, n’en croyez pas trop vite, non pas seulement les amis de la famille, les journaux complaisants de la localité, mais des juges en apparence plus compétents, plus sévères qui trouvent facile et commode de répondre à la flatterie intéressée par un compliment banal plutôt que par une dure, mais courageuse et utile vérité.

Plût au ciel qu’il en eût été ainsi pour notre poète après ses premières publications! restée sans doute dans sa ville natale, entourée de ses protecteurs naturels et dans un milieu tout sympathique, elle eût continué sa vie d’études et de paisibles labeurs, doucement reposée d’un travail agréable par une promenade à travers les champs ou par quelque bonne causerie avec de vieux amis. Sans doute son succès eût été moins rapide, mais plus sûr et plus durable, loin de cette atmosphère parisienne où l’on vit dans une fièvre continuelle et qui roule l’imprudent qui s’y laisse une fois prendre dans son dévorant tourbillon en ne lui laissant bientôt ni repos ni trève. Car à la fatigue d’une journée laborieuse succédera souvent la fatigue d’une veille ardente où les succès de la vanité, vanité de femme et vanité d’auteur, sans jamais satisfaire complètement, ne font que rendre la passion plus insatiable, et surexciter le désir impatient de nouvelles et semblables émotions. Ainsi le malheureux que la fièvre dévore sent par la boisson même s’augmenter sa soif inextinguible.

Oh! bien sûrement, Élisa, demeurée dans sa ville natale, n’aurait pas entendu tant et de si bruyants échos répéter son nom! Mais n’eût-il pas été murmuré par des voix plus connues et plus chères, celles de ses jeunes compagnes, de ses jeunes amies! peut-être par la voix d’un époux digne d’elle, mais à qui fit peur la célébrité de la muse et la compagnie de la femme de lettres, et bien plus auteur que femme. Élisa Mercœur, dans son premier milieu, aurait vécu mère de famille heureuse et honorée, ou si, jeune fille, elle eût succombé prématurément touchée par le doigt invisible, oh! combien ce semble, plus doucement, on l’eût vue s’éteindre! Que de précieuses consolations auraient charmé pour l’infortunée les longues heures de sa lente agonie!

Croyez-en le poète, enfant aussi de la Bretagne:

Oh! ne quittez jamais, c’est moi qui vous le dis,
Le devant de la porte où l’on jouait jadis,
L’église où, tout enfant, et d’une voix légère,
Vous chantiez à la messe auprès de votre mère;
Et la petite école où, traînant chaque pas,
Vous alliez le matin, oh! ne la quittez pas!
Car une fois perdu parmi ces capitales,
Ces immenses Paris, aux tourmentes fatales,
Repos, fraîche gaîté, tout s’y vient engloutir,
Et vous les maudissez sans en pouvoir sortir.