III
A dater de ce jour en effet, Monge compta parmi les amis du général, et il fut du petit nombre de ceux qu’il honorait d’une pleine confiance. Comme Berthollet il suivit Bonaparte en Egypte où il rendit d’importants services. Le premier, il présida l’Institut fondé au Caire sur le modèle de celui de Paris et dont le général en chef, qui l’avait fondé, ne voulut accepter que la vice-présidence.
Un journal scientifique et littéraire, la Décade Egyptienne, rendait compte des séances de l’Institut. Dans ce recueil parut le curieux mémoire de Monge relatif au mirage. On raconte que Bonaparte, prenant au sérieux son titre de membre de l’Institut d’Egypte, voulut aussi présenter son mémoire, fort encouragé par tous ceux à qui il fit part de son projet et qui songeaient moins à le contredire qu’à le flatter. Monge y mit plus de franchise et lui dit rondement:
«Général, vous n’avez pas le temps de faire un bon mémoire; or, songez qu’à aucun prix vous ne devez en produire un médiocre. Le monde entier a les yeux fixés sur vous. Le mémoire que vous projetez serait à peine livré à la presse que cent aristarques viendraient se poser fièrement devant vous comme vos adversaires naturels. Les uns découvriraient, à tort ou à raison, le germe de vos idées dans quelque auteur ancien et vous taxeraient de plagiat; les autres n’épargneraient aucun sophisme dans l’espérance d’être proclamés les vainqueurs de Bonaparte.»
Le général avait d’abord froncé le sourcil en entendant ce rude langage, mais après quelques moments de réflexions, prenant la main de Monge, il lui dit: «Vous êtes vraiment mon ami, je vous remercie.» Et il ne fut plus question du mémoire.
Monge accompagnait Bonaparte dans la visite qu’il fit à Suez pour retrouver les vestiges du canal qui dans l’antiquité joignait le Nil à la mer Rouge. On marchait depuis assez longtemps dans les sables, lorsque tout à coup les chevaux s’enfoncèrent jusqu’à mi-jambes:
«Monge, s’écria le général, nous sommes en plein canal.»
Ce qui fut reconnu comme parfaitement exact par les ingénieurs.
Lorsque au mois d’août 1799, Bonaparte, par suite des nouvelles venues de France, eut résolu de quitter l’Egypte, Monge et Berthollet montèrent avec les principaux officiers sur la frégate le Muiron que suivait la corvette le Carrère. Après un jour ou deux de navigation, la flottille, ayant perdu la côte de vue, cinglait à pleines voiles, lorsque tout à coup à l’horizon apparaissent des vaisseaux qui semblent suspects.
«Si nous devions tomber au pouvoir des Anglais, dit Bonaparte, quel parti faudrait-il prendre? Nous résigner à la captivité sur des pontons, c’est impossible.»