Formidable exemple pour les ambitieux que celui de cet homme en apparence si favorisé de la fortune, riche à millions; ayant la gloire, ayant la célébrité plus grande qu'il ne l'avait rêvée, et avec tout cela malheureux, misérable, comme dit M. Malgaigne qui continue:

«Fier et hautain, il aimait qu'on pliât devant lui-même jusqu'à terre; et cependant par un contraste étrange, il réservait son estime aux caractères indépendants, alors même qu'il les écartait de son entourage, etc.» Il ne se peut guère un jugement plus sévère, et l'on en doit croire assurément l'écrivain dans ce qu'il dit de favorable à Dupuytren auquel comme homme, des biographes accordent davantage. Il faut lire à ce sujet ce que le recueil intitulé: Portraits et histoire des hommes utiles, nous apprend de sa bienveillance, de sa bonté vraiment singulière pour les enfants malades près desquels il oubliait ses brusqueries, laissant sa figure d'ordinaire dure, impassible, rigide, se détendre par le plus paternel des sourires. Au milieu d'eux il oubliait ses hauteurs, son amer dédain des hommes qui paraît avoir eu sa principale source dans ce désenchantement résultant de l'expérience, et aussi et davantage peut-être, dans ce triste scepticisme, dans cette misérable incrédulité, alors comme aujourd'hui trop peu rare chez des praticiens même éminents et qui n'en reste pas moins pour nous une aberration incompréhensible. Car, quoi! ne devraient-ils pas avoir toujours présente à l'esprit cette magnifique profession de foi de l'un des plus illustres patriarches de la science, qui, encore armé du scalpel, devant un cadavre dont le thorax et les flancs étaient ouverts, après avoir fait en quelque sorte toucher du doigt à ses nombreux élèves les merveilles de l'organisme, ne pouvait s'empêcher de s'écrier dans un élan de religieux enthousiasme:

«Ô Éternel, quel hymne je viens de chanter à ta gloire!»

Il ne pensait pas autrement, le savant Ambroise Paré, quand il disait à propos du duc de Guise, je crois: «Je le pansai, Dieu le guérit.»

On a peine vraiment à comprendre le médecin, le chirurgien, sceptique, impie, ou seulement indifférent, à moins que ce ne soit par un prodigieux aveuglement, suite de passions viles, ou de préjugés grossiers inculqués par cette première et inepte éducation qu'on reçoit trop souvent dans les colléges, les facultés, les cliniques et qui ne pouvait qu'être pire à l'époque où Dupuytren commença ses études, et après les avoir terminées, obtint ses diplômes. L'orgueil, la vanité aidant, et aussi la dévorante activité de cette vie qui ne permet guère le repos non plus que la réflexion au médecin en vogue, ses préjugés, son indifférence ou plutôt son hostilité persistèrent longtemps. Mais enfin, il vint un jour, il vint une heure, heure à jamais bénie, où d'autres pensées, des pensées pour lui bien nouvelles, bien inattendues, tout à coup étonnèrent, inquiétèrent ce grand esprit; des sentiments qu'il ne connaissait plus, qu'il n'avait jamais connus peut-être, firent soudain palpiter son cœur et dans des circonstances singulières et providentielles. Mais le fait a été si admirablement raconté par un illustre et à jamais regrettable orateur qu'il y aurait présomption à vouloir refaire ce récit où il semble en quelque sorte s'être surpassé lui-même. Je me trouve trop heureux de pouvoir le reproduire tout au long en remettant sous les yeux du lecteur qui m'en saura gré ces pages incomparables. Mon humble prose ne gagnera pas sans doute à pareil voisinage, mais qu'importe!

«Notre âge se rappelle encore la célébrité dont jouissait, il y a un quart de siècle, un homme qui avait porté dans les œuvres de la chirurgie une intrépidité d'âme aussi rare que la précision de sa main. Cet homme, déjà vieux, vit entrer dans son cabinet une figure simple, grave et douce, qu'il reconnut aisément pour un curé de campagne. Après l'avoir entendu et examiné quelques instants, il lui dit d'un ton brusque qui lui était naturel:

»—Monsieur le curé, avec cela on meurt.

»—Monsieur le docteur, répondit le curé, vous eussiez pu me dire la vérité avec plus de ménagement; car bien qu'avancé dans la vie, il y a des hommes de mon âge qui craignent de mourir. Mais en quelque manière qu'elle soit dite, la vérité est toujours précieuse, et je vous remercie de ne me l'avoir pas cachée.» Puis posant sur la table une pièce de cinq francs préparée d'avance, il ajouta: «Je suis honteux plus que je ne puis le dire de si mal témoigner ma reconnaissance à un homme comme monsieur le docteur Dupuytren: mais je suis pauvre, et il y a bien des pauvres dans ma paroisse; je retourne mourir au milieu d'eux.»

»Cet accent parvint au cœur de l'homme que le cri de la douleur n'avait jamais troublé; il se sentit aux prises avec lui-même; et courant après le vieillard qu'il avait repoussé d'abord, il le rappela du haut de sa porte et lui offrit son secours. L'opération eut lieu. Elle touchait aux organes les plus délicats de la vie; elle fut longue et douloureuse. Mais le patient la supporta avec une sérénité de visage inaltérable, et comme l'opérateur étonné lui demandait s'il n'avait rien senti:

»—J'ai souffert, répondit-il, mais je pensais à quelque chose qui m'a fait du bien.