—On ne peut craindre avec moi que la censure dégénère en inquisition. Ce ne sera qu'une censure anodine. Je ne prétends nullement comprimer la pensée: les idées libérales se sont réfugiées dans mon ministère.

—Tenez, citoyen ministre, répondit Andrieux, mon rôle est d'être pendu, non d'être bourreau.

Et il sortit. À quelque temps de là eut lieu la proclamation de l'Empire. Un matin, une voiture à la livrée impériale s'arrête devant la modeste habitation dont Andrieux était un des locataires. Un personnage en descend, devant lequel la porte s'ouvre, et, à la grande surprise d'Andrieux, on annonce:

—Son Altesse le prince Joseph Napoléon!

Collègue d'Andrieux au Corps législatif, et d'habitude assis près du futur académicien avec lequel il aimait à s'entretenir, Joseph, dans la prospérité, ne l'avait point oublié. Allant à lui de l'air le plus affectueux et serrant sa main, il lui dit:

«Il me tombe sur les bras une grande fortune, il faut que mes amis m'aident à en faire bon usage.»

Andrieux fut nommé bibliothécaire du prince avec 6,000 francs d'appointements; puis membre de la Légion d'honneur; deux ans après, il devint bibliothécaire du Sénat et professeur de grammaire et belles-lettres à l'École polytechnique. En 1814, il fut nommé professeur de littérature au Collége de France.

Andrieux n'oublia jamais à qui il était redevable de son heureuse situation. Le portrait de Joseph avait la place d'honneur dans son cabinet, et tous les ans ses lettres venaient témoigner de sa fidèle et pieuse gratitude en portant au bienfaiteur le souvenir de l'obligé. Dans le Dialogue entre deux journalistes sur les mots Monsieur et Citoyen (1797), Andrieux parle ainsi de lui-même.

Mon esprit n'admet rien qui soit exagéré,
Et j'ai même eu l'affront qu'on me crût modéré.

On peut juger par ces deux vers de la nature de son talent et l'on ne s'étonnera pas si nous ajoutons, qu'aujourd'hui la forme chez lui paraît un peu démodée.