II

Combien d'autres passages non moins instructifs on pourrait emprunter à cet inestimable petit volume! Que de citations excellentes aussi pourrait nous offrir ce beau et solide Traité de l'existence de Dieu, d'une argumentation si serrée, d'un style si ferme, et qui enchante tout à la fois le cœur et l'esprit. En le relisant tout récemment, le crayon à la main, à l'intention de mes lecteurs, j'avais noté, pour la citation, nombre de passages qui multiplieraient plus que de raison les pages de cette étude. Il y faut plus de discrétion d'autant que le volume est de ceux qui se trouvent facilement sous la main et il ne manque dans aucune bibliothèque de famille. Tel regret que j'en aie, je me bornerai donc à la reproduction de deux ou trois passages, au lieu de huit ou dix que j'avais indiqués, celui-ci par exemple:

«Tout ce que la terre produit se corrompt, rentre dans son sein et devient le germe d'une nouvelle fécondité. Ainsi elle reprend tout ce qu'elle a donné pour le rendre encore. Ainsi la corruption des plantes et les excréments des animaux qu'elle nourrit la nourrissent elle-même et perfectionnent sa fertilité. Ainsi plus elle donne plus elle reprend; et elle ne s'épuise jamais pourvu qu'on sache, dans sa culture, lui rendre ce qu'elle a donné. Tout sort de son sein, tout y entre et rien ne s'y perd. Toutes les semences qui y retournent se multiplient. Confiez à la terre des grains de blé, en se pourrissant, ils germent, et cette mère féconde nous rend avec usure plus d'épis qu'elle n'a reçu de grains. Creusez dans ses entrailles, vous y trouverez la pierre et le marbre pour les plus superbes édifices. Mais qui est-ce qui a renfermé tant de trésors dans son sein, à condition qu'ils se reproduisent sans cesse? Voyez tant de métaux précieux et utiles, tant de minéraux destinés à la commodité de l'homme.... C'est du sein inépuisable de la terre que sort tout ce qu'il y a de plus précieux. Cette masse informe, vile et grossière, prend toutes les formes les plus diverses; et elle seule donne tour à tour tous les biens que nous lui demandons. Cette boue si sale se transforme en mille beaux objets qui charment les yeux.»

L'auteur nous montre ensuite les plantes, herbes, fleurs, arbres, arbustes qui sortent du sol et font à la terre une si admirable parure; puis il continue: «Regardons maintenant ce qu'on appelle l'eau. C'est un corps liquide, clair et transparent. D'un côté, il coule, il échappe, il s'enfuit. De l'autre, il prend toutes les formes des corps qui l'environnent, n'en ayant aucune par lui-même. Si l'eau était un peu plus raréfiée, elle deviendrait une espèce d'air, toute la face de la terre serait sèche et stérile. Il n'y aurait que des animaux volatiles: nulle espèce d'animal ne pourrait nager, nul poisson ne pourrait vivre; il n'y aurait aucun commerce par la navigation. Quelle main industrieuse a su épaissir l'eau en subtilisant l'air, et distinguer si bien ces deux espèces de corps fluides? Si l'eau était un peu plus raréfiée, elle ne pourrait plus soutenir ces prodigieux édifices flottants qu'on nomme vaisseaux. Les corps les moins pesants s'enfonceraient d'abord dans l'eau. Qui est-ce qui a pris le soin de choisir une si juste configuration des parties et un degré si précis de mouvement pour rendre l'eau si fluide, si insinuante, si propre à échapper, si incapable de toute consistance; et néanmoins si forte pour porter, et si impétueuse pour entraîner les plus pesantes masses?»

Combien d'autres passages non moins intéressants à citer sur le feu, sur l'air, sur les animaux, sur l'homme, etc. «Un homme qui vit sans réflexion ne pense qu'aux espaces qui sont auprès de lui, ou qui ont quelque rapport à ses besoins. Il ne regarde la terre que comme le plancher de sa chambre, et le soleil qui l'éclaire pendant le jour que comme la bougie qui l'éclaire pendant la nuit. Ses pensées se renferment dans le lieu étroit qu'il habite. Au contraire, l'homme accoutumé à faire des réflexions étend ses regards plus loin, et considère avec curiosité les abîmes presque infinis dont il est environné de toutes parts. Un vaste royaume ne lui paraît alors qu'un petit coin de la terre: la terre elle-même n'est à ses yeux qu'un point dans la masse de l'univers; et il admire de s'y voir placé sans savoir comment il y a été mis.»

Dans les Fables et les Dialogues des morts, Fénelon fait preuve d'un esprit aussi ingénieux qu'agréable et judicieux. Dans les Lettres spirituelles, les âmes qui aspirent à la perfection trouvent de précieux conseils donnés avec cet accent de la conviction et cette autorité de la vertu qui prêche d'exemple. Mais cette admirable correspondance, dans sa plus grande partie au moins, ne me semble pas à l'usage des néophytes qu'elle pourrait déconcerter en leur parlant un langage qui ravit avec raison les âmes d'élite et exalte les parfaits.

Dans les Dialogues sur l'Éloquence, je trouve ce remarquable passage qui peut s'appliquer aux écrivains, poètes, historiens, etc, aussi bien qu'à l'orateur: «Il faut donc que les orateurs ne craignent et n'espèrent rien de leurs auditeurs pour leur propre intérêt. Si vous admettez des orateurs ambitieux et mercenaires, s'opposeraient-ils à toutes les passions des hommes? S'ils sont malades de l'avarice, de l'ambition, de la mollesse, en pourront-ils guérir les autres? S'ils cherchent les richesses en pourront-ils détacher autrui? Je sais qu'on ne doit pas laisser un orateur vertueux et désintéressé manquer du nécessaire: aussi cela n'arrive-t-il jamais s'il est vrai philosophe, c'est-à-dire tel qu'il doit être pour redresser les mœurs des hommes. Il mènera une vie simple, modeste, frugale, laborieuse; il lui faudra peu, ce peu ne lui manquera point, dût-il de ses propres mains le gagner. Le surplus ne doit pas être sa récompense et n'est pas digne de l'être. Le public lui pourra rendre des honneurs et lui donner de l'autorité, mais s'il est dégagé des passions et désintéressé, il n'usera de cette autorité que pour le bien public, prêt à la perdre toutes les fois qu'il ne pourra la conserver qu'en dissimulant et flattant les hommes. Ainsi, l'orateur, pour être digne de persuader les peuples, doit être un homme incorruptible; sans cela son talent et son art se tourneraient en poison mortel contre la république même: de là vient que, selon Cicéron, la première et la plus essentielle des qualités d'un orateur est la vertu. Il faut une probité qui soit à l'épreuve de tout, et qui puisse servir de modèle à tous les citoyens; sans cela, on ne peut paraître persuadé ni par conséquent persuader les autres.»

Tout serait à souligner dans cette page qu'on croirait écrite d'hier et à l'intention de tels de nos députés et journalistes qui sûrement ne l'ont point lue ou ne songent guère à en faire leur règle de conduite.

Les écrits relatifs à la controverse se recommandent par les mêmes mérites du fond et de la forme, et par cette courtoisie du langage qui trahit à la fois le vrai chrétien et le gentilhomme. Malheureusement, ces ouvrages n'ont plus qu'un intérêt purement rétrospectif puisque presque toutes les questions qui y sont traitées, et qui soulevaient à l'époque des polémiques si ardentes, sont pour nous non pas seulement comme les almanachs de l'autre année, mais comme ceux d'il y a cinquante ans. Le Jansénisme est mort et bien mort, et aussi le Quiétisme qui fournit à l'évêque de Cambrai l'occasion d'un si beau triomphe par l'empressement et la sincérité de sa soumission. On ne peut trop déplorer d'ailleurs que cette malheureuse controverse ait séparé des hommes comme Fénelon et Bossuet, si bien faits, chacun de leur côté, pour se comprendre; et dont l'amitié, malgré la divergence des opinions sur certains points, aurait dû rester indissoluble. La désunion de ces deux grands cœurs et de ces deux sublimes esprits est à jamais regrettable et nous doit être à tous un sujet de graves réflexions. Je regarderais presque comme une témérité de me prononcer entre ces deux illustres qui me sont chers également; toutefois, s'il faut l'avouer, j'inclinerais à croire que Bossuet doit avoir la plus grande part de responsabilité dans la rupture. Je trouve d'ailleurs dans un écrit assez récent une appréciation qui m'a frappé par son cachet d'impartialité et me semble bien près de la vérité.

«Avant l'enregistrement du bref à la cour du parlement et dès qu'il eut reçu l'autorisation du roi, Fénelon fit un mandement dans lequel il accepta sa condamnation avec une simplicité et une dignité remarquables. Cette soumission fut généralement admirée; toutefois les protestants et les journalistes en furent mécontents. Vers la fin de sa vie, l'archevêque de Cambrai constata de nouveau sa soumission par un ostensoir d'or qu'il offrit à son église, et qui représentait un personnage symbolique foulant aux pieds plusieurs livres hérétiques sur l'un desquels on lisait ces mots: Maximes des Saints. Ainsi finit ce fameux débat dans lequel Bossuet, par intérêt pour la religion qu'il croyait menacée, se montra quelquefois importé, dur et même injurieux, (Relation du Quiétisme, 1698). Fénelon n'est pas non plus exempt de reproches. Par égard pour une femme dont la doctrine était généralement réprouvée, il ne paraît pas toujours sincère dans les protestations qu'il prodiguait à ses adversaires. La situation qu'il s'était faite lui créa des difficultés; elle l'obligea par exemple à se défendre par des subtilités qui prouvèrent la souplesse de son esprit, mais qui gâtèrent parfois sa cause. Ces deux prélats y gagnèrent cependant quelque chose: Bossuet une connaissance de la théologie mystique qu'il n'avait point et qui lui servit à corriger ses idées sur la charité; Fénelon, une plus grande circonspection dans la matière extrêmement épineuse de la spiritualité. Si le triomphe de l'un a été glorieux, la défaite de l'autre n'est pas moins digne d'éloges,[86] A. K.»