La Fontaine, venu à Paris en 1654, fut présenté par un de ses parents, Jannart, oncle de sa femme et favori de Fouquet, au surintendant des finances alors tout puissant. Fouquet, qui par goût et sans doute aussi par calcul, se plaisait au rôle de Mécène, fit au poète peu connu encore, une pension dont La Fontaine «tenait compte par une autre pension en vers qu'il lui payait exactement par quartier.» Lors de la disgrâce de Fouquet (1661), disgrâce méritée, La Fontaine auquel la reconnaissance faisait illusion, éleva généreusement la voix en faveur de son protecteur, et composa l'élégie intitulée aux Nymphes de Vaux, «alors, dit Walckenaer, toute l'animosité qui existait contre le surintendant se calma.» Jannart, enveloppé dans la disgrâce de Fouquet, fut exilé à Limoges et La Fontaine le suivit par dévouement pour son ami, disent les biographes; mais peut-être aussi par d'autres motifs, parce qu'il était peu pressé de retourner près de sa femme pour laquelle il s'était déjà refroidi sans avoir été jamais fort épris d'ailleurs. De Limoges, il lui écrit:

«Vous ne jouez ni ne travaillez, ni ne vous souciez du ménage, et hors le temps que vos bonnes amies vous donnent par charité, il n'y a que les romans qui vous divertissent. Considérez, je vous prie, l'utilité que ce vous serait si, en badinant, je vous avais accoutumée à l'histoire soit des lieux, soit des personnes; vous auriez de quoi vous désennuyer toute votre vie.»

Mais, outre que ces remontrances sont faites sur un ton assez peu affectueux, La Fontaine, dans cette même correspondance, par une étrange indiscrétion, fait à sa femme des confidences qui ne sont pas de nature à la flatter. Pendant son voyage, «il avait trouvé, dit-il, trois femmes dans la diligence: Parmi ces trois femmes, il y avait une Poitevine qui se qualifiait comtesse; elle paraissait assez jeune et de taille raisonnable, témoignait avoir de l'esprit; déguisait son nom et venait plaider en séparation contre son mari: toutes qualités d'un bon augure, et j'y eusse trouvé matière de cajolerie si la beauté s'y fût rencontrée; mais je vous défie de me faire trouver un grain de sel dans une personne à qui elle manque.»

Se peut-il rien de plus déplacé que ce langage? Mais il semble que La Fontaine n'en eût pas conscience, et ce même homme «le plus singulier qui peut-être ait existé» d'après Walckenaer, fait preuve, bientôt après, d'une sensibilité des plus touchantes. En passant à Amboise où Fouquet avait été renfermé d'abord, La Fontaine voulut voir la chambre qu'avait habitée le prisonnier; «triste plaisir, je vous le confesse, mais enfin je le demandai. Le soldat, qui nous conduisait, n'avait pas la clef; au défaut je fus longtemps à considérer la porte et me fis conter la manière dont le prisonnier était gardé. Je vous en ferais volontiers la description; mais ce souvenir est trop affligeant.... Sans la nuit on n'eut jamais pu m'arracher de cet endroit.»

À son retour de Limoges, La Fontaine se rendit à Château-Thierry; il y retrouva la duchesse de Bouillon, Marie-Anne Mancini, nièce de Mazarin, à laquelle il avait été présenté naguère et qui devint dès lors une de ses plus zélées protectrices. «C'était, dit Walckenaer, une brune piquante, plus jolie que belle, vive et même un peu emportée, aimant les plaisirs et animant la conversation par une gaîté spirituelle et des saillies inattendues; elle avait un goût décidé pour la poésie et même elle faisait des vers. Le désir de lui plaire et d'amuser son imagination libre et badine lui inspira, dit-on, ses plus jolis contes, mais malheureusement aussi les plus licencieux.»

Qu'une femme et une jeune femme, appartenant à la société la plus élevée, ait pris plaisir à ces tristes produits de la verve libertine du poète et n'ait pas craint d'encourager, d'applaudir ce qu'elle eût dû avoir honte seulement d'écouter, c'est ce qu'on a peine à comprendre. Lorsque la duchesse de Bouillon revint à Paris, elle emmena avec elle La Fontaine qu'elle fit connaître aux membres de sa famille comme à plusieurs personnages importants. La même année (1665), le poète, âgé de 44 ans, publia son premier recueil de Contes et Nouvelles en vers où, quoi qu'on ait dit, le mérite de la forme, mérite fort exagéré, ne suffit pas à racheter l'indignité du fond.

II

Toutefois, pour être juste, il faut reconnaître que le caractère exceptionnel de La Fontaine permet de croire qu'il ne se rendait pas bien compte à lui-même de la portée si blâmable de son œuvre. Il s'était lié, vers 1664 ou 1665, avec Molière déjà célèbre, Racine et Boileau qui ne devaient pas tarder à le devenir, et Chapelle «qui n'eut pas le génie de ses quatre amis, mais leur fut supérieur comme homme de société.» Dans une réunion qui eut lieu chez Boileau et où se trouvait un frère de celui-ci, docteur en Sorbonne, l'ecclésiastique se mit à disserter sur Saint Augustin et en fit un éloge pompeux. La Fontaine qui, plongé dans une de ses rêveries habituelles, semblait écouter sans entendre, se réveille tout à coup comme en sursaut pour dire au théologien:

«Croyez-vous que Saint Augustin eut plus d'esprit que Rabelais?»

Quelque temps interdit, le docteur le regarda de la tête aux pieds et finit par répondre: