—Oui, préjugé! car chez vous, mon ami, je ne puis croire que ce soit défaut d'intelligence. Mais vous en reviendrez, je n'en doute pas, quand vous aurez consenti à étudier les pièces du procès, et que vous pourrez vous prononcer en connaissance de cause. Tenez, sans être prophète, je ne crains pas d'affirmer que si, quelque jour, il vous tombe sous la main par exemple un recueil des Sermons de Bossuet (pour moi son œuvre capitale quoique peut-être pas la plus populaire), la lumière se fera et votre opinion, sur l'homme incomparable, changera du tout au tout.
—Si jamais cela arrive....
—Je n'en fais pas l'ombre d'un doute: plus tôt ou plus tard, vous penserez de Bossuet ce qu'en pensait un homme qui, lui aussi, avait du génie et n'est point suspect de... gallicanisme, l'illustre Joseph de Maistre. Il n'a pas craint de dire à propos d'une citation du sermon sur l'Amour des Plaisirs, par Bossuet: «Cet homme dit ce qu'il veut; rien n'est au-dessous ni au-dessus de lui.»
—C'est de Maistre qui a dit cela?
—Lui-même dans le deuxième entretien des Soirées de Saint-Pétersbourg. Mais dans ses lettres il s'exprime en termes bien plus énergiques encore! «Cet homme, dit-il, est mon grand oracle. Je plie volontiers sous cette trinité de talents qui fait entendre à la fois dans chaque phrase un logicien, un orateur et un prophète.» Se peut-il un langage plus décisif?
—Voilà qui donne à réfléchir, car de Maistre, depuis que j'ai lu, je ne sais où, ses fameuses pages sur le bourreau comme celles sur la guerre, est pour moi un écrivain de premier ordre et dont le jugement mérite grande considération. Aussi vous me donneriez la tentation.... D'aventure, auriez-vous dans votre bibliothèque l'ouvrage en question et vous serait-il possible de me le prêter?
—Parfaitement, j'ai là, sur ce rayon, à droite, quatre volumes compactes des Sermons choisis de Bossuet. Vous pouvez les emporter et les lire tout à loisir. J'ai bon espoir, ou plutôt j'ai la certitude qu'avant la fin du premier volume vous ne penserez pas autrement que moi sur le grand orateur et que vous ferez hautement votre peccavi, trop heureux de le faire.
—Nous verrons bien! Grand merci toujours pour le prêt des volumes que je garderai le moins longtemps qu'il me sera possible.
—Gardez-les tout le temps nécessaire à votre édification.... littéraire. On ne lit pas cela comme un roman ou un volume de poésies. Il vous faut toujours bien quelques semaines.»
Or, moins de huit jours après, je rapportais les quatre volumes.