Bientôt après, 1er juillet, Chauveau-Lagarde, arrêté à la campagne, à vingt lieues de Paris, fut amené par des gendarmes à la prison de la Conciergerie. L'ordre d'arrestation portait «qu'il serait traduit sous trois jours au tribunal révolutionnaire pour y être jugé, attendu qu'il était temps que le défenseur de la Capet (sic) portât sa tête sur le même échafaud.»
Mais le prisonnier eut le bonheur d'être oublié dans cette foule de victimes que le tribunal immolait sans relâche: «Je ne réclamai point, dit-il, je gagnai du temps, et après quarante jours de captivité, je fus mis en liberté dix jours après la mort de Robespierre et de Payan qui m'avait fait arrêter.»
Libre, le courageux avocat reprit avec la même indépendance l'exercice de sa profession. En 1797, nous le voyons défendre, devant une commission militaire, l'abbé Brottier, accusé de conspiration royaliste. Sous l'Empire, à force de démarches et de persévérance, il obtient la grâce du lieutenant-colonel espagnol Darguines, que son éloquence n'avait pu faire absoudre. Sous la Restauration, à laquelle ses sympathies étaient acquises, un proscrit, le général Bonnaire, ne fit pas en vain appel à son dévouement; et ce fut grâce à Chauveau-Lagarde, sans doute, que la déportation, au lieu de la peine capitale, fut prononcée en présence des charges sérieuses qui pesaient sur l'accusé, «coupable au moins, dit M. Leroy, d'une grande faiblesse dans des circonstances graves, et que la prudence comme le sang-froid avaient abandonné.»
La noble indépendance de son caractère ne nuisit point à Chauveau-Lagarde parmi les esprits élevés de son parti. La duchesse d'Angoulême fit au défenseur de sa mère et de sa tante l'accueil le plus bienveillant et lui dit avec un accent ému: «Depuis longtemps je connais vos sentiments.»
Pourtant il semble que le gouvernement de la Restauration qui, parfois, avec les intentions les meilleures, circonvenu par l'intrigue ou la passion, se montrait trop avare de ses faveurs pour les vrais dévouements, ne reconnut point, autant qu'il eût dû, les services de Chauveau-Lagarde, et ce fut presque tardivement que celui-ci fut appelé à siéger à la Cour de cassation. Il reçut de plus la décoration de la Légion d'honneur et des titres de noblesse. L'illustre avocat, d'ailleurs, jouissait depuis longtemps de la plus belle des récompenses, l'estime universelle, méritée par une vie sans tache. Dirai-je aussi aux yeux de tous les gens de bien, cette gloire, cet incomparable honneur d'avoir pu défendre, au péril de sa vie, deux des plus augustes victimes de la Révolution. «Qu'y a-t-il, en effet, de plus admirable que cette princesse... qui, toujours reine, toujours mère, toujours épouse, toujours elle-même, a su finir, comme Louis XVI, par demander à Dieu la grâce de ses bourreaux..... Quant à Mme Élisabeth de France, ne s'est-elle pas aussi, par son angélique résignation, élevée comme au-dessus de l'humanité même[47]?»
Chauveau-Lagarde mourut en chrétien, il n'est pas besoin de le dire, à Paris, le 24 février 1841, ne laissant qu'une fortune modeste et bien inférieure à celle que son grand talent et sa réputation pouvaient lui faire acquérir s'il n'eût point été aussi désintéressé.
Depuis longues années dans la tombe l'avait précédé l'autre défenseur de Marie-Antoinette, Tronçon-Ducoudray, mort, victime de son dévouement, à Synnamarie, où il avait été déporté.
[46] Notice historique sur les procès de la reine Marie-Antoinette et de Madame Élisabeth; in-8º, 1816.
[47] Notice historique sur le procès de la Reine, etc.