DE CHEVERUS (LE CARDINAL)
De Cheverus (Jean Louis Anne-Madeleine) né à Mayenne, le 28 janvier 1768, d'une ancienne famille de magistrats, «s'est attiré dans les deux mondes, dit M. Delambre, par sa piété et ses vertus, l'estime et l'affection des hommes même les plus opposés à ses croyances; et revenu au sein de sa patrie après trente années d'absence, il a retracé le même spectacle d'une vie pure, apostolique, gagnant tous les cœurs, multipliant les fidèles, par son aimable simplicité et l'inaltérable aménité de son caractère.»
«Nous l'avons vu au milieu de nous, écrivait à l'époque de sa mort un pieux ecclésiastique, tel qu'il avait été à Boston et à Montauban, inspirant l'amour par toutes les qualités qui gagnent les cœurs, commandant le respect par les vertus les plus éminentes. Dans sa conduite comme évèque, comme homme privé, il a toujours été égal à lui-même, c'est-à-dire plein d'une haute sagesse, ne s'occupant que de ses devoirs et se conciliant par son zèle, sa prudence, sa douceur, sa charité, sa simplicité, une vénération et une confiance universelles.»
Écoutons maintenant le témoignage des protestants. Un journal de Boston, en parlant de M. de Cheverus et de l'abbé de Malignon, s'exprime ainsi: «Ces hommes sont si savants qu'il n'y a pas moyen d'argumenter avec eux; leur vie est si pure et si évangélique qu'il n'y a rien à leur reprocher.
Dans un autre numéro du même journal on lit encore: «En voyant de tels hommes, qui peut douter s'il est permis à la nature humaine d'approcher de la perfection de l'Homme-Dieu et de l'imiter de très près.»
Une autre fois, c'est un protestant de la ville qui vient trouver l'abbé de Cheverus pour lui dire les larmes aux yeux: «Je ne croyais pas qu'un homme de votre religion pût être un homme de bien; je viens vous faire réparation d'honneur; je vous déclare que je vous estime et vénère comme le plus vertueux que j'aie connu.»
Voilà, pris au hasard entre mille, quelques-uns des témoignages publiés ou privés d'admiration et d'estime rendus à ce saint évèque qui fit bénir dans les deux mondes sa charité inépuisable, héroïque parfois, comme sa douceur merveilleuse, et fut dans ce siècle tourmenté un autre St-François de Sales. N'est-ce pas un bonheur d'avoir à raconter, quoique, hélas! trop brièvement, cette vie si pleine et dans laquelle abondent les traits touchants ou sublimes? Heureux si nous pouvons faire passer dans l'âme du lecteur quelques-unes des émotions qui, plus d'une fois, ont remué délicieusement notre cœur, et fait trembler des larmes à nos paupières! Mais c'est trop insister sur l'exorde, venons aux preuves, à savoir aux faits eux-mêmes dont l'éloquence sera bien autrement persuasive que tous les discours.
Après avoir fait avec succès ses études classiques au collége de Louis-le-Grand, le jeune Cheverus, aspirant à l'honneur du sacerdoce, étudia la théologie au collége de St-Magloire tenu par les Oratoriens. Ferme dans sa vocation bien que l'avenir fût gros de menaces qui ne devaient que trop tôt devenir des réalités, il fut ordonné prêtre le 18 décembre 1790, lors de la dernière ordination publique qui ait eu lieu à Paris avant la Révolution, alors que déjà l'Église, dépouillée de tous ses biens, la constitution civile du clergé décrétée avec obligation du serment, le prêtre fidèle à ses devoirs se voyait placé entre sa conscience et le martyre. Pour le jeune de Cheverus le choix n'était pas douteux: il refusa le serment, et pendant deux ans, ne s'en dévoua pas moins aux saintes fonctions de son ministère qu'il lui fallait exercer d'ordinaire en secret au milieu de continuelles alarmes. Vers la fin de l'année 1792 cependant, alors que tous les prêtres insermentés se voyaient condamnés à la déportation, l'abbé de Cheverus put, à l'aide d'un passeport, passer en Angleterre. Pour s'y créer des ressources, il entra comme professeur de français dans une pension tenue par un ministre protestant, et, en moins d'une année, il avait appris la langue anglaise dont il ne connaissait pas le premier mot lors de son arrivée dans l'île. Il s'exprimait assez bien déjà pour pouvoir se charger du service d'une chapelle catholique à Londres et même faire des instructions dans la langue du pays. Cependant, par un touchant scrupule, doutant qu'il pût être compris par tous, la première fois qu'il prêcha, après être descendu de chaire, il s'approcha d'un des auditeurs qu'à son extérieur il jugeait devoir être un artisan, et lui demanda:
—Pardon, mon ami, j'aurais une petite question à vous faire.
—Faites, monsieur, l'abbé, je tâcherai d'y répondre de mon mieux.