—Pauvre enfant, Dieu te garde de jamais le devenir! Ce n'est pas un léger fardeau.
Vers la fin de l'année 1818, Mgr de Cheverus eut une grande douleur, il perdit son ami, son père, le bon abbé Malignon. Le chagrin qu'il ressentit de cette perte comme ses fatigues et ses occupations qui s'en accrurent, le défunt n'ayant pu d'abord être remplacé, eurent une action fâcheuse sur sa santé. Son état même devint assez pénible pour qu'il prît conseil des médecins; tous furent d'avis que le climat rigoureux de Boston lui était contraire, à ce point qu'à leur dire un nouvel hiver passé par lui sous ce ciel inclément pourrait être mortel. Qu'on juge des perplexités de l'évêque alors que, dans le même temps, il recevait du roi Louis XVIII l'invitation ou plutôt l'ordre de revenir en France pour y occuper l'un des siéges vacants. M. Hyde de Neuville, dans un récent voyage à Boston, avait vu son compatriote à l'œuvre et n'avait pu se tenir, après son retour, d'en parler au roi. M. de Cheverus, bien que son cœur fût resté tout français, et qu'il lui semblât doux de revoir la terre natale, ne pouvait se décider pourtant à se séparer de ses enfants d'adoption, et à une lettre plus pressante du grand aumônier, parlant au nom du roi, il répondit «qu'il suppliait Sa Majesté de lui pardonner de faire ce qu'il croyait devant Dieu être de son devoir.»
Le refus ne fut pas admis, et le grand aumônier insista dans les termes les plus énergiques précisément alors que les médecins déclaraient le climat de Boston trop rigoureux pour l'évêque. Mgr de Cheverus, dont le cœur était combattu et comme déchiré entre deux partis vers lesquels il inclinait également, se résigna enfin au départ. Dieu sait ce qu'il lui en coûtait et avec quelles larmes il se sépara de son troupeau désolé, après avoir fait don au diocèse et à ses amis de tout ce qu'il possédait, l'église, la maison épiscopale, le couvent des Ursulines, restés sa propriété; il donna aussi ses ornements, jusqu'à ses livres. Il ne se réservait rien et partait plus pauvre qu'il n'était venu. La ville presque entière voulut lui faire cortége à sa sortie des murs, et quarante voitures au moins l'accompagnèrent pendant plusieurs lieues sur la route de New-York. Quand enfin, il fallut se séparer, protestants et catholiques s'agenouillèrent également pour recevoir une dernière fois sa bénédiction.
Vers la fin de l'année 1823, Mgr de Cheverus arrivait en France, et la tristesse qu'il ressentait souvent encore à la pensée de ceux qu'il laissait orphelins, s'adoucit peu à peu par la joie de revoir, avec la terre natale, de vieux amis, des parents qui lui faisaient fête, et auxquels il croyait avoir dit un éternel adieu. Présenté au roi lors de son arrivée à Paris, puis nommé à l'évêché de Montauban, après quelques retards provenant de difficultés relatives à l'enregistrement des bulles, il put faire son entrée dans sa ville épiscopale où sa réputation l'avait devancé; aussi catholiques et protestants s'empressèrent à l'envi pour le recevoir et les ministres furent des premiers à venir le saluer. Un trait touchant marqua les débuts de son épiscopat. Il apprit que, dans une ville assez importante de son diocèse, le maire et le curé ne vivaient point en bonne intelligence, mais par la faute surtout du premier. L'évêque va le trouver:
«Monsieur, lui dit-il, j'ai un grand service à vous demander; vous me trouverez sans doute indiscret, mais j'attends tout de votre obligeance.
—Monseigneur, répond le maire, vous me rendez confus; qu'aurais-je à vous refuser? je serais trop heureux s'il était quelque moyen de vous prouver que je partage les sentiments de respect, d'affection, de vénération pour notre premier pasteur qui remplissent ici tous les cœurs.
—Eh bien! reprend aussitôt l'évêque en l'embrassant, le service que j'ai à vous demander c'est d'aller porter ce baiser de paix à votre curé.
—Monseigneur, je ne puis pas vous dire: Non! et j'y vais de ce pas.» Ce qui eut lieu en effet et la réconciliation fut complète.
L'année suivante, la charité de l'évêque eut à s'exercer sur un plus vaste théâtre. Par suite d'un débordement du Tarn, deux faubourgs de la ville furent envahis, et les habitants chassés de leur domicile quand ils avaient pu fuir. L'évêque, après avoir pendant toute une journée, monté dans une barque, aidé au sauvetage, ouvre son palais aux victimes du fléau dont le nombre s'éleva bientôt à plus de trois cents. Une pauvre femme cependant restait au dehors regardant les fenêtres d'un air désolé. L'évêque l'aperçoit.
—Mais pourquoi, demande-t-il à quelqu'un, cette pauvre femme n'entre-t-elle pas comme les autres? Il y a de la place encore, il y en aura toujours.