Mgr de Cheverus était mort le jour même de la fête de Saint Vincent de Paul dont il rappelait les vertus comme celles de Saint François de Sales, surtout son inaltérable douceur et sa parfaite charité. C'est par cette charité, par la prédication toute puissante de l'exemple qu'il gagnait les cœurs, plus encore que par son éloquence si persuasive pourtant, et qu'il ramena dans le sein de l'Église tant de protestants, parmi lesquels plusieurs ministres.
Quelques anecdotes encore à ce sujet: «S'il était permis, disait-il, de ne pas aimer un homme parce qu'il se trompe ou ne voit pas les choses comme nous, la charité serait bannie de la terre, car il n'y a que dans le ciel qu'on ne se trompe pas.»
C'était chez lui une règle invariable de ne jamais avoir ni contestation ni dispute avec qui que ce fût: «Pour disputer ou contester, disait-il, il faut être deux et je ne veux me faire le second de personne.»
On l'engageait à choisir pour certaines visites pastorales une saison moins rigoureuse: «Ce qui serait plus commode pour moi, répondit-il, serait plus gênant pour les pauvres; c'est à moi à prendre le temps qui leur convient le mieux.»
Heureux de rendre service, il disait: «Quel bonheur de pouvoir procurer un moment de jouissance à ses frères! Qu'on est heureux de pouvoir faire un cœur content!»
Mais si tolérant, si doux pour le personnes, le cardinal était inflexible sur les principes. Un jour, on vint se plaindre à lui d'un refus de sépulture fait à l'égard d'un homme riche mort, comme il avait vécu, dans le désordre. On blâmait à ce sujet l'intolérance du curé.
«L'intolérance, reprit avec force le cardinal, elle est tout entière de votre côté: vous ne pouvez souffrir qu'un prêtre remplisse son devoir et vous le voulez forcer à reconnaître pour catholique un homme dont la vie et la mort ont été anti-catholiques.»
Et cependant, comme nous l'avons dit, cette fermeté n'ôtait rien à sa tolérance éclairée, à sa charité. Aussi les protestants, les juifs même, témoignaient pour lui d'une profonde vénération. Le grand rabbin qui, lors de l'arrivée du prélat à Bordeaux, était venu le premier lui faire visite et le complimenter, entretenait avec lui les meilleurs rapports. Un jour, sous le coup d'une grande affliction, la perte d'une fille chérie, il vient trouver l'archevêque pour lui demander des consolations en disant: «Je viens chercher des consolations près du représentant de Jésus-Christ qui pleurait sur Lazare[50].»
La mémoire de Mgr de Cheverus est restée en grande vénération dans son diocèse, en voici une preuve à la fois curieuse et touchante. L'anecdote a de plus le mérite d'être inédite. Une bonne dame, qui avait eu de grandes obligations au prélat, arrivée à Bordeaux, en venant de Paris, voulut aller prier sur sa tombe. Le monument se compose, nous a-t-on dit, d'une petite chapelle et d'une pierre tombale. L'étrangère, après être restée agenouillée quelque temps, se sentant fatiguée, avisa près d'un autre monument une chaise laissée là sans doute par quelque visiteuse. Elle se leva, et en l'absence du propriétaire, la prit soit pour se reposer, soit pour s'appuyer à défaut de prie-Dieu et continuer ses de profundis. Mais tout à coup une femme du peuple qui priait de l'autre côté, s'approchant, lui dit:
—Hé bien! que faites-vous là?