La leçon était méritée encore que La Condamine protestât bien haut de son innocence en disant: «Ah! madame, rien n'est plus injuste, et je vous assure que je ne lis pas.»

On raconte que, lors de l'exécution du régicide Damiens, condamné à être écartelé, c'est-à-dire tiré à quatre chevaux, La Condamine, afin que rien ne lui échappât des détails du supplice, s'était mêlé aux valets du bourreau. Comme les archers voulaient le faire retirer, l'exécuteur le prit sous sa protection en disant, et paraît-il, sans aucune intention ironique:

—Laissez monsieur, c'est un amateur.

Supposé vraies ces anecdotes, on peut, dans une certaine mesure, excuser La Condamine en disant avec Delille: «On a prétendu que cette curiosité, précieuse dans le savant, ressemblait quelquefois à l'indiscrétion dans l'homme de société; mais ces petits torts, qu'on remarque dans un homme ordinaire, s'éclipsent dans un homme célèbre, par la considération des avantages que retire la société de ses défauts mêmes; et c'est peut-être le louer encore que d'avouer qu'il porta cette passion à l'excès.»

Après la campagne dont nous avons parlé, La Condamine voyant la paix signée se dégoûta de la carrière militaire qui ne répondait plus à son besoin d'activité, et donnant sa démission, il entra comme adjoint chimiste à l'Académie des sciences. Fût-ce en cette qualité qu'il obtint de s'embarquer sur l'escadre de Duguay-Trouin, avec laquelle il parcourut les côtes de l'Asie et de l'Afrique? Il visita la Troade en particulier et fit un séjour de plusieurs mois à Constantinople.

II

De retour à Paris, il apprit qu'à l'Académie on s'occupait d'un grand projet de voyage à l'équateur ayant pour but de déterminer la grandeur et la figure de la terre. Il demanda tout aussitôt à faire partie de l'expédition, et connu du comte de Maurepas, il ne contribua pas peu à rendre le ministre tout favorable à l'entreprise et à accélérer les préparatifs. La Condamine partit avec deux autres membres de l'Académie, Bouguer et Godin, plus savants peut-être que leur confrère, sans lequel cependant l'expédition eût échoué; car ce furent son courage, sa gaieté, sa présence d'esprit, qui soutinrent les deux autres au milieu des difficultés d'une tâche des plus ardues et des rudes épreuves d'un voyage qui ne dura pas moins de dix années. Voici ce que Delille nous apprend:

«Si nous plaignons l'astronome dans nos villes, imaginez ce que dut éprouver M. de la Condamine dans ces contrées lointaines. Pour le bien peindre, il faudrait les couleurs, je ne dis pas de l'éloquence, mais de la poésie même; et je ne sais si je pourrai me défendre d'employer quelquefois son langage; du moins ici le merveilleux n'a pas besoin de fiction. Aux travaux fabuleux de cet Ulysse banni par la colère des Dieux, cherchant sa patrie sur terre et sur mer, et échappant aux enchantements de la cour de Circé, on peut opposer sans doute les travaux réels de M. de La Condamine, s'arrachant aux délices de la capitale, fuyant sa patrie pour chercher la vérité, traversant de vastes déserts, souvent abandonné de ses guides, escaladant des montagnes inaccessibles jusqu'à lui, menacé d'un côté par les masses de neige suspendues à leur sommet, de l'autre par la profondeur des précipices, marchant sur des volcans plus terribles cent fois que ceux de notre continent, respirant de près leurs exhalaisons, quelquefois même entendant gronder ces foudres souterrains et voyant des torrents de soufre sillonner ces neiges antiques que n'avaient point effleurées les feux de l'équateur... Tandis qu'il sondait le volcan de Pitchincha, il voyait s'enflammer, à sept lieues de distance, celui de Coteau Paxi, sur lequel il observait quelques jours auparavant; et peut-être sans cet éloignement, dont sa curiosité s'indignait, sans doute entraîné par elle, et trop digne émule de Pline, il lui aurait ressemblé dans sa mort, comme il l'avait imité dans sa vie.

»À d'incroyables dangers se joignaient d'incroyables fatigues: mesurer la toise en main une base immense; chercher à travers des rochers, des ravins, des abîmes, les points de ses triangles; replanter vingt fois, sur des monts escarpés, des signaux, tantôt enlevés par les Indiens, tantôt emportés par les ouragans; passer plusieurs nuits sous des tentes chargées de frimas, quelquefois arrachées par les vents; essuyer la cruelle alternative et des plus accablantes chaleurs dans la plaine, et du froid le plus âpre dans les montagnes; voilà quelle fut sa vie pendant sept ans entiers.»

Plus loin Delille nous dit encore: «Je ne vous le représenterai point, après un trajet de cinq cents lieues sur la rivière des Amazones, ce fleuve immense, large de cinquante lieues à son embouchure, s'enfonçant dans la rivière du Para large de trois lieues, échouant contre un banc de vase, obligé d'attendre sept jours les grandes marées, remis à flot par une vague plus terrible que celle qui l'avait fait échouer, et sauvé par où il devait périr; je ne vous peindrai pas les tempêtes qu'il essuya, les nations inconnues qu'il traversa, tous les dangers enfin menaçant ses jours, tandis que lui, tranquille observateur, seul au milieu de ces déserts, avec trois Indiens, maîtres de sa vie, tenait toujours le baromètre, la sonde et la boussole.»