«—C'est toi qui as fait verser le sang de tant de patriotes à Arles?
«—Je n'ai jamais fait de mal à qui que ce soit.
«—Eh bien! moi, je vais t'en faire, réplique le misérable; et il assène un coup de sabre sur le front de l'archevêque. L'infortuné en reçoit un second sur le visage, puis un troisième et un quatrième. Étendu sur le sol, il est achevé d'un coup de pique.
«Des coups de fusil, tirés à bout portant sur les groupes voisins, abattent un grand nombre de prêtres. Une poursuite furieuse commence dans le jardin, d'arbre en arbre, de buisson en buisson. Traqués comme des bêtes fauves, un grand nombre d'ecclésiastiques tombent sous les balles des assassins. Quelques-uns cependant parviennent à s'échapper en escaladant les murs, et trouvent un refuge dans les cours et maisons du voisinage.
«Mais bientôt les assassins voient que cette chasse au prêtre n'est pas le meilleur moyen d'avancer la besogne dont ils sont chargés. Les chefs donnent l'ordre de rassembler tous les prisonniers dans l'église; on y apporte jusqu'aux blessés. Un commissaire de la section du Luxembourg, porteur de la liste dressée quelques heures auparavant par Ceyrat, procède à l'appel nominal. On force chaque prêtre dont le nom est prononcé, à descendre l'escalier qui conduit au jardin: sur les dernières marches, les assassins les attendent et les tuent.
«Après l'archevêque d'Arles, les principaux ecclésiastiques renfermées aux Carmes étaient deux frères du nom de Larochefoucauld, l'un évêque de Saintes, l'autre évêque de Beauvais. Ce dernier avait eu la cuisse cassée par une balle à la première décharge faite dans le jardin et avait été transporté dans l'église où il gisait sur un mauvais matelas. L'évêque de Saintes n'avait pas quitté son frère; on l'appelle, il donne un dernier baiser au blessé et va courageusement à une mort qui rachètera, il l'espère du moins, la vie de celui qu'il laisse mourant.
«Mais à peine l'évêque de Saintes a-t-il succombé sous le fer des assassins qu'on appelle l'évêque de Beauvais. Le malheureux prélat se soulève sur son lit de douleur et dit aux sicaires qui l'entourent:
«—Je ne refuse pas d'aller mourir comme les autres, mais, vous voyez, je ne puis marcher; ayez, je vous prie, la charité de me soutenir et d'aider vous-mêmes à me porter où vous voulez que j'aille.
«On satisfait à son désir, on le porte à la place même où vient d'être assassiné l'évêque de Saintes; on le jette tout sanglant sur le cadavre de son frère qu'il étreint en expirant.
«À quelques pas de là, dans l'église de Saint-Sulpice, siégeait l'assemblée de la section du Luxembourg, sous la présidence de Joachim Ceyrat. L'égorgement durait encore, quand plusieurs citoyens viennent demander aide et assistance pour les victimes et s'offrent à arrêter l'effusion du sang.