Bientôt après, Jules II, élu pape en 1503, le fit venir à Rome pour l'exécution de grands travaux, son tombeau d'abord, qui ne devait pas se composer, d'après le dessin original de Michel-Ange, de moins de quarante figures. Mais l'artiste dut interrompre l'exécution de ce monument, d'abord à cause d'une absence, puis pour s'occuper des peintures de la chapelle Sixtine pour lesquelles Jules II montrait une singulière impatience. «Michel-Ange, dit d'Argenville[15] remplit dignement cette grande carrière, en vingt mois de temps. Neuf sujets de l'Ancien Testament parurent dans la partie plate du plafond; et, dans ce qui est voûté, les Prophètes et les Sibylles dans des attitudes savantes et hardies.»
Ce ne fut que plusieurs années après, sous le pontificat de Paul III, que Michel-Ange compléta les peintures de la Chapelle par l'exécution de son fameux Jugement dernier, qui éveilla tant d'admiration, mais auquel n'ont pas manqué les critiques. D'Argenville, plus enclin à la louange qu'au blâme, dit cependant: «Un nombre infini de figures, dans des attitudes très-extraordinaires, mais peu convenable à la sainteté du lieu, forment une composition aussi grande que terrible.... Sa peinture est fière et terrible; comme il a cherché le difficile et le surprenant, elle étonne plus qu'elle ne plaît. Son goût austère fait souvent fuir les Grâces; ses têtes sont trop fières et dénuées d'expression; ses couleurs sont tranchantes et tirent un peu sur la brique. Grand anatomiste, il affectait de charger trop les muscles de ses figures et d'en outrer les attitudes. S'il n'a pas été le premier peintre de l'univers, il a été du moins le plus grand dessinateur, et le premier artiste qui ait fait paraître ce qu'il y avait de plus grand dans cet art.»
Mariette, le célèbre amateur du XVIIIe siècle, est plus sévère. On lit dans les Observations sur la vie de Michel-Ange: «Quant au premier reproche, il est plus difficile d'excuser Michel-Ange. En tous pays, en tous temps, pour quelque motif que ce soit, il n'est pas permis de rien faire qui puisse nuire aux mœurs, ni qui soit contraire à la religion. Par conséquent, Michel-Ange est fort répréhensible d'avoir exposé tant de nudités à découvert, et surtout dans un lieu destiné au culte divin. Il voulait montrer son savoir, mais à quelles conditions? Aussi délibéra-t-on dans la suite de faire effacer la peinture sous le pontificat de Paul IV; si on la laissa subsister, ce ne fut qu'au moyen de quelques draperies dont on fit couvrir (habiller, dit un peu ironiquement M. Ch. Clément) les figures qui semblaient les moins convenables, par un peintre du temps.»
Dominé soit par l'orgueil comme le prétend Milizia, soit par l'esprit de système au point de vue de l'art, ce qui paraît plus probable, Michel-Ange jugeait que c'étaient là de vains scrupules. Car quelqu'un lui parlant du mécontentement du pontife au sujet de ces peintures, il répondit: «Dites au pape qu'il ne s'inquiète point de cette misère, mais un peu plus de réformer les hommes ce qui est beaucoup moins facile que de corriger des peintures.»
On aurait peine à comprendre ce langage si l'on ne savait, hélas! quelle est chez les artistes la force de certains préjugés qui, par l'habitude, arrivent à fausser la conscience la plus droite et nous expliquent cette grande énigme des plus prodigieuses contradictions. M. Ch. Clément lui-même, si partial pour Michel-Ange, est contraint d'avouer que dans cette œuvre qu'il exalte «comme un de ces actes inouïs de l'esprit humain qui, malgré toutes les critiques qu'on en peut faire, épouvantent et subjuguent, jamais Michel-Ange n'est autant tombé du côté où il penchait; jamais il ne s'est moins soucié de plaire et de séduire; jamais il n'a entassé plus de difficultés, de poses violentes, de pantomimes, ni autant abusé de ces formes, de ces mouvements, de ces postures, sorte de rhétorique de son art qui devait précipiter ses élèves dans de si monstrueux excès.»
Les éloges les plus passionnés font difficilement contrepoids à de pareils aveux.
[ [12] Vita de Michel-Angelo Buonarroti.
[ [13] Ch. Clément: Michel-Ange, Léonard de Vinci et Raphaël.
[ [14] Ch. Clément, d'après Condivi.