«Je fus vendu à un pêcheur qui fut contraint de se défaire bientôt de moi, pour n'avoir rien de si contraire que la mer; et depuis, par le pêcheur à un vieillard, médecin spagirique, souverain tireur de quintessences, homme fort humain et traitable lequel, à ce qu'il me disait, avait travaillé l'espace de cinquante ans à la pierre philosophale. Il m'aimait fort et se plaisait à me discourir de l'alchimie, et puis de sa loi, à laquelle il faisait tous ses efforts pour m'attirer, me promettant force richesses et tout son savoir. Dieu opéra toujours en moi une croyance de délivrance par les assidues prières que je lui faisais, et à la Vierge-Marie, par la seule intercession de laquelle je crois fermement avoir été délivré. L'espérance donc et la ferme croyance que j'avais de vous revoir, Monsieur, me fit être plus attentif à m'instruire du moyen de guérir la gravelle, en quoi je lui voyais journellement faire des merveilles; ce qu'il m'enseigna et même me fit préparer et administrer les ingrédiens.

«Je fus donc avec ce vieillard depuis le mois de septembre 1605 jusqu'au mois d'août 1606, qu'il fut pris et mené au Grand-Sultan, pour travailler pour lui, mais en vain; car il mourut de regret par les chemins. Il me laissa à un sien neveu, vrai anthropomorphite, qui me revendit bientôt après la mort de son oncle... Un renégat de Nice, en Savoie, ennemi de nature, m'acheta et m'emmena en son temar (lisez timar), ainsi s'appelle le bien que l'on tient comme métayer du Grand-Seigneur, car là le peuple n'a rien, tout est au Sultan: le temar de celui-ci était dans la montagne, où le pays est extrêmement chaud et désert. L'une des trois femmes qu'il avait était Grecque chrétienne, mais schismatique; une autre était Turque, qui servit d'instrument à l'immense miséricorde de Dieu pour retirer son mari de l'apostasie, et le remettre au giron de l'Église, et me délivrer de mon esclavage. Curieuse qu'elle était de savoir notre façon de vivre, elle me venait voir tous les jours aux champs, où je fossoyais; et un jour elle me commanda de chanter les louanges de mon Dieu. Le ressouvenir du Quomodò cantabimus in terrâ alienâ des enfants d'Israël, captifs en Babylone, me fit commencer, la larme à l'œil, le psaume Super flumina Babylonis, et puis, le Salve Regina et plusieurs autres choses, en quoi elle prenait tant de plaisir que c'était merveille. Elle ne manqua pas de dire à son mari, le soir, qu'il avait eu tort de quitter sa religion, qu'elle estimait extrêmement bonne, pour un récit que je lui avais fait de notre Dieu, et quelques louanges que j'avais chantées en sa présence: en quoi elle disait avoir ressenti un tel plaisir qu'elle ne croyait point que le paradis de ses pères et celui qu'elle espérait fût si glorieux, ni accompagné de tant de joie, que le contentement qu'elle avait ressenti pendant que je louais mon Dieu; concluant qu'il y avait en cela quelque merveille. Cette femme, comme un autre Caïphe, ou comme l'ânesse de Balaam, fit tant par ses discours que son mari me dit dès le lendemain qu'il ne tenait qu'à une commodité que nous nous sauvassions en France; mais qu'il y donnerait tel remède que dans peu de jours Dieu en serait loué. Ce peu de jours dura dix mois qu'il m'entretint en cette espérance, au bout desquels nous nous sauvâmes avec un petit esquif, et nous rendîmes, le 28 juin 1607, à Aigues-Mortes, et tôt après en Avignon, où M. le vice-légat reçut publiquement le renégat, avec la larme à l'œil et le sanglot au cœur, dans l'église de St-Pierre, à l'honneur de Dieu et édification des assistants[23]

Cette narration est parfaite à tous égards. Nous y regrettons cependant une lacune, relative à la bonne créature qui fut l'instrument de la délivrance de saint Vincent de Paul. On aimerait à savoir ce qu'elle devint, heureux d'apprendre qu'elle ne demeura point sur la terre infidèle et fut récompensée de sa charité par la grâce de la conversion.

Vincent, après un voyage fait à Rome, sa dévotion satisfaite, revint en France. Arrivé à Paris, il se logea dans le faubourg St-Germain, non loin de l'hôpital de la Charité dont il allait souvent servir et consoler les malades. Dans le même hôtel, habitait un juge du village de Sore, dans le district de Bordeaux. Certain jour que ce juge était sorti, une somme de 400 écus lui fut dérobée. On ne découvrit l'auteur du vol que cinq ou six années après, parce qu'arrêté pour un autre méfait, il avoua son premier crime, en proclamant l'innocence de Vincent de Paul trop injustement accusé. En effet, le juge, exaspéré de sa perte, n'avait pas craint d'accuser le saint prêtre qu'il décriait, par cette calomnie, auprès de toutes ses connaissances et amis. «Le Saint, dit l'hagiographe, se contenta de nier le fait, en ajoutant: «Dieu sait bien la vérité.» Mais, d'ailleurs, il ne lui échappa aucune plainte contre son accusateur.

Après avoir été quelque temps curé de Clichy, Vincent quitta cette paroisse pour se charger de l'éducation des enfants de M. de Gondi, comte de Joigny, général des galères de France. Il était depuis peu dans cette maison quand il fut averti que ce seigneur devait provoquer en duel un de ses ennemis. Suivant l'usage des temps chevaleresques, M. de Gondi voulut entendre la messe avant d'aller se battre. Vincent, ayant quitté l'autel, aborde le comte à la sortie de la chapelle, et lui dit: «Souffrez, monsieur, souffrez que je vous dise un mot en toute humilité. Je sais de bonne part que vous avez dessein d'aller vous battre en duel. Mais je vous dis, de la part de mon Sauveur, que je vous ai montré maintenant et que vous venez d'adorer, que si vous ne quittez ce mauvais dessein, il exercera sa justice sur vous et sur votre postérité.»

Étonné d'abord de ce langage qui ménageait si peu son orgueil, le comte, qui dans le fond du cœur était chrétien, se sentit touché, et en remerciant l'homme de Dieu, déclara renoncer à son coupable projet. Quelque temps après, Vincent donna la mission à Folleville, sur les terres de la famille de Gondi, dans le diocèse d'Amiens, et les résultats furent admirables. Cette même année, de l'aveu de son guide, Bérulle, il quitta la maison du comte de Joigny pour aller desservir la cure de Châtillon-les-Dombes, dans la Bresse. «On ne saurait croire tout le bien que fit cet homme apostolique pendant le court espace de temps (cinq mois) qu'il resta chargé de cette paroisse où, dans l'intérêt des pauvres et des infirmes, il institua une confrérie de charité devenue le modèle de toutes celles qui s'établirent par la suite en France.» Cédant aux instances de la comtesse de Joigny, Vincent de Paul revint dans cette maison vers la fin de 1617; mais à la condition que, chargé seulement de la haute surveillance de l'éducation des enfants, il aurait toute liberté de se livrer à son goût pour les missions, ce qu'il fit dans les diocèses de Sens, Soissons, Beauvais. Pendant les loisirs que lui laissait l'intervalle entre les missions, il eut la pensée de visiter les prisons où les forçats étaient détenus avant de partir pour les ports de mer et fut grandement contristé de ce qu'il trouva: «Il vit, dit un biographe, des malheureux renfermés dans d'obscures et profondes cavernes, mangés de vermine, atténués de langueur et de pauvreté et entièrement négligés pour le corps et pour l'âme.»

Vincent s'occupa avec zèle de l'une et de l'autre. Par les aumônes qu'il recueillit, il améliora fort la situation matérielle des pauvres prisonniers, et, par ses instructions pleines de simplicité et d'onction, il n'aida pas moins au soulagement de leurs maux spirituels. Le changement qui s'opéra chez ces malheureux fut tel qu'il frappa tous les yeux; le comte de Joigny en entretint le roi Louis XIII qui voulut que Vincent de Paul fût établi aumônier général des galères (8 février 1619). Deux années après, Vincent partit incognito pour Marseille afin de s'assurer par lui-même de l'état des forçats sur les galères, et se dérober en même temps aux honneurs qu'on ne pouvait manquer de rendre à sa dignité.

[ [23] Lettre écrite à M. de Commet (24 juillet 1607).

II

En 1623, à la suite d'une mission, il établit à Mâcon deux Confréries de Charité pour l'assistance des pauvres et des malades, mais non sans grande difficulté d'abord comme on voit par une lettre écrite à mademoiselle Legras qui fut sa principale et zélée auxiliaire dans ses œuvres: «Quand j'établis la Charité à Mâcon, dit-il, chacun se moquait de moi; on me montrait au doigt par les rues, croyant que je n'en pourrais jamais venir à bout; et quand la chose fut faite, chacun fondait en larmes de joie; et les échevins de la ville me faisaient tant d'honneur au départ que, ne le pouvant porter, je fus contraint de partir en cachette, pour éviter cet applaudissement; et c'est là une des charités les mieux établies.»