Suivant des auteurs mêmes, le Nonce aurait exprimé son admiration en termes bien autrement énergiques, mais très-peu flatteurs pour Lebrun: «À la bonne heure, voici des tableaux dignes d'un maître italien, le reste est una coglioneria (sottise, niaiserie).»
Cette seconde version n'est peut-être pas très-vraisemblable; mais la première, qui paraît plus fondée, suffit pour expliquer ces sentiments de rivalité, d'ardente émulation, sinon de jalousie, qu'on attribue à Lebrun, artiste trop éminent lui-même pour ne pas reconnaître, dans son for intérieur, la supériorité de son ancien camarade et peut-être s'en inquiéter. «Ne se croyait-il pas, sans ce rival, assuré de la faveur du public comme de celle du roi prodigue pour lui de ses récompenses, dont pas une, on a regret à le dire, n'alla chercher Lesueur?» Ainsi s'expriment à tour de rôle et assez étourdiment les biographes qui oublient que Louis XIV avait dix-sept ans à peine quand mourut Lesueur. La Biographie universelle, après d'autres, n'en fait pas moins d'un air contrit écho à ces doléances: «Lebrun cherchait à s'attirer exclusivement par l'allégorie de ses louanges les bienfaits de Louis XIV, auxquels on sait qu'en effet Lesueur comme le bon la Fontaine n'eut point de part.»
D'ailleurs, il faut reconnaître que notre artiste ignorait l'art de se produire «modeste, inoffensif, incapable d'adulation», il disait en parlant de ses rivaux: «J'ai toujours tout fait et toujours je ferai tout pour être aimé d'eux.» Il ajoutait: «Est-ce donc un crime d'être studieux, de chérir son art et de faire tous ses efforts pour y réussir?» Ce langage, conforme à son caractère comme à ses principes, nous ferait un peu douter de l'idée que lui ont prêtée sans doute certains biographes. D'après eux, il se serait peint, dans une allégorie, pas précisément modeste, triomphant comme le Poussin de tous ses rivaux.
Nous avons dit plus haut ce qu'il fallait penser de la retraite de Lesueur chez les Chartreux et de la sotte invention du duel dont le sieur Miel est seul coupable. Les biographes, presque jusqu'à ces derniers temps, ne semblent pas avoir été mieux renseignés sur d'autres circonstances et des plus importantes de la vie du Maître. M. Ch. Blanc, d'ordinaire plus exact, nous dit rondement: «Il ne fut point marié et n'a laissé que des neveux.» Or, on a la date non-seulement de son mariage, mais celle aussi de la naissance de ses six enfants dont quatre lui survécurent: Eustache Lesueur, 11 juillet 1645—Geneviève Marguerite, 9 novembre 1648—Louise, 23 février 1651—Michelle 1655—et deux autres dont A. Jal donne les noms. Voilà qui est décisif.
L'Encyclopédie des gens du monde n'est pas mieux informée quand elle écrit: «La perte de sa femme qu'il aimait tendrement l'ayant plongé dans un chagrin profond, il tomba dans une maladie de langueur et se retira chez les Chartreux, dont le prieur reçut son dernier soupir.» La nouvelle édition de la Biographie de Michaud, dit également: «Persécuté, resté veuf et seul, une maladie de langueur détermina sa retraite chez les Chartreux, où la reconnaissance l'avait souvent accueilli.» «Plus tard, répète la Nouvelle Biographie de Didot qui fait si volontiers écho à l'autre, lorsque Lesueur eut perdu sa femme et que, découragé, il lui sembla que sa vie était accomplie, il vint mourir aux Chartreux!»
Autant d'erreurs que de mots, si incroyable que cela paraisse! Autant d'erreurs grossières et que n'autorise aucunement le langage des premiers biographes quoique «d'un laconisme extrême, ainsi que le fait observer M. Vitet, en ce qui concerne la personne et la vie de l'artiste et ne s'occupant que de ses tableaux.» Guillet, l'académicien, qui parlait devant des confrères dont plusieurs avaient connu Lesueur, se borne à dire: «Il était naturellement officieux, sociable, d'une humeur gaie et d'une sage conduite. Il se maria et laissa deux enfants[6] qui sont pourvus à leur avantage.»
Donc, malgré le côté poétique de cette légende établie, qui sait comment? et passée si généralement à l'état de tradition historique, il ne faut pas hésiter à reconnaître, à déclarer que ce n'était qu'une légende (qu'on le regrette on non). Cela résulte jusqu'à l'évidence de l'examen des documents et en particulier des pièces publiées dans les tomes III et V des Archives de l'Art Français.
Lesueur, dont la femme relevait de couches depuis quelques semaines seulement, étant tombée malade, sans doute par suite d'un excès de travail, fut forcé de s'aliter, et au bout de quelques jours, il expirait dans les bras de Geneviève Goussé. Hélas! le grand artiste, peu de temps avant, à ce qu'on raconte, ne se croyant pas si gravement atteint: «se flattait encore de vivre de longs jours dans l'espoir d'exécuter plus de vingt tableaux déjà conçus, qui effaceraient ce qu'il avait déjà fait et lui procureraient peut-être la réputation à laquelle il aspirait.» Tant, dans sa modeste opinion de lui-même, il se croyait encore loin du but que pour la postérité il a, non pas atteint, mais presque dépassé.
Lebrun lui-même en jugeait ainsi, s'il est vrai qu'étant venu voir son confrère mourant, après lui avoir fermé les yeux, il n'ait pu s'empêcher de murmurer en sortant: «que la mort lui tirait une grosse épine du pied»[7]. Le mot a été rapporté par un chartreux même, Bonaventure d'Argonne, qu'on en peut croire, malgré la contradiction d'A. Jal qui s'appuie, pour innocenter Lebrun, «cet ennemi prétendu de Lesueur» de cette circonstance qu'en 1649, celui-ci «fut choisi par Mme Lebrun, pour être son compère au baptême de Suzanne Lebrun, fille de Nicolas Lebrun, le paysagiste.» Il ne semble pas qu'il y ait là un motif suffisant pour invalider le témoignage du bon chartreux, alors qu'au contraire la visite de Lebrun au malade prouve ces relations d'intimité et de camaraderie qui n'avaient cessé d'exister entre eux et n'empêchaient pas, fût-ce à son insu et comme malgré lui, chez Lebrun, les appréhensions que l'on sait.
Landon[8], avant Jal, avait contesté l'exactitude de l'assertion de Bonaventure d'Argonne, mais par un autre motif et en s'appuyant aussi de faits qui tendraient plutôt à la confirmer: «De pareils sentiments et un pareil langage ne s'accorderaient point avec le caractère bien connu d'un homme tel que Lebrun, et sont encore démentis par le témoignage d'un artiste digne du foi. Simonneau, graveur, raconte que, se trouvant un jour dans le cloître des Chartreux, il vit arriver Lebrun; et que s'étant mis à l'écart pour entendre ce que dirait ce rival de Lesueur, Lebrun, qui se croyait seul, s'écriait à chaque tableau: