Les bois du voisinage étaient remplis de gibier: les cerfs, les opossums, les raccoons et les dindons sauvages se trouvaient à portée de fusil et venaient rôder jusque devant notre porte. Sur les glaçons de la rive voisine, opposée à celle où nous nous trouvions, s'étaient abattues des troupes de cygnes; et les coyottes affamés nous donnaient le spectacle d'un affût toujours déjoué par la gent empennée, aussi fine —pour ne pas dire plus—que ses ennemis à robe poilue.

Rien n'était plus curieux que de voir ces oiseaux, aux plumes immaculées, accroupis sur la glace, mais attentifs au moindre mouvement de leurs insidieux ennemis. Un coyotte faisait-il mine d'approcher, fût-ce même à cent mètres, aussitôt la «trompette» d'un cygne retentissait et on voyait toute la bande ailée se dresser et produire, en courant sur la glace, un bruit qui ressemblait fort au roulement du tonnerre. Et tout à coup ils s'envolaient d'un commun accord, laissant sur la terre ou la glace les coyottes désappointés et réduits à chercher un tout autre moyen pour déjeuner ou dîner.

Les nuits étaient excessivement froides et nous entretenions, mon Canadien et moi, un excellent feu, car le bois ne manquait pas; vert ou mort, peu importait, pourvu qu'il brulât, et quand nous étions rentrés le soir, rapportant de nos excursions cynégétiques force gibier, nous n'avions qu'à choisir, à notre goût, du poil ou de la plume, pour rassasier notre appétit formidable.

Le poisson figurait également dans le menu de nos repas. En faisant des trous dans la glace, mon batelier se procurait, avec des lignes de fond, de très-belles anguilles, du saumon et des hallibuts,, sorte de brême de rivière qui remonte le Mississipi jusqu'à sa source.

Une seule chose, indispensable pour un Européen, manquait à notre confortable existence: c'était du pain. Si nous avions eu de la farine, rien n'eût été plus facile que de pétrir et de faire des fougasses qui eussent été les bienvenues. Mon Canadien—qui était homme de ressources—me laissa un matin pour se rendre à quelques milles dans les terres où il savait trouver un boulanger. Il revint, en effet, le lendemain, rapportant du pain frais et un demi-baril de pure primed flour qui nous servit à confectionner des pâtés pour varier notre ordinaire.

Nous étions ainsi campés, depuis cinq semaines; les eaux avaient toujours continué à baisser, et, couchée sur le côté, notre embarcation était complètement à sec. Sur les deux rives du Mississipi, les glaçons amoncelés formaient de véritables murailles.

Chaque nuit, le Canadien ne dormait que d'un oeil et allait d'heure en heure s'assurer de l'état des choses. Vers cinq heures du matin, certain dimanche, il se leva tout à coup en s'écriant:

—La débâcle! sir, la débâcle! Au bateau! Prenez vite votre hache pour me donner un coup de main, ou la barque est perdue.

Nous courûmes immédiatement sur la rive. En effet, la glace se brisait de toutes parts avec un fracas pareil à celui des mitrailleuses. Les eaux s'étaient subitement élevées, en égard au débordement du Mississipi gonflé par l'Ohio, et les deux courants d'eau se heurtaient avec fureur.

Des blocs congelés se détachaient par larges bandes, se dressaient, retombaient avec un épouvantable fracas. Ce qui était curieux à constater, c'est que la température, la veille à 9 degrés au-dessous de zéro, était remontée à 7 degrés et amenait le vent et la pluie. L'eau «jisclait» à travers toutes les fissures de la glace, et quand le jour parut, lorsqu'il nous fut possible de nous rendre compte de la situation, le spectacle nous parut à la fois redoutable et grandiose. La masse des eaux était violemment agitée; les glaces, brisées en millions de blocs, flottaient sur le courant liquide; et l'homme le plus hardi ne se fût certes pas risqué sur ces morceaux ballottés par les vagues.