Je crus d'abord qu'elle allait m'attaquer et je jurai de me défendre. Il n'en était rien: elle aborda la première, mais je la vis s'accroupir à l'angle de cet îlot, large à peine d'une dizaine de mètres.
Je me hissai à mon tour sur le rocher et je regardai avec précaution autour de moi.
Fait bizarre à consigner! Nous nous trouvions sur une des îles du Mississipi, et plusieurs mamelons de ce pic élevé étaient couverts d'animaux de toute sorte qui avaient fui l'envahissement de l'eau en gravissant peu à peu les hauteurs. Quatre daims, un dix-cors et trois biches, un ours noir, un chat sauvage, deux raccoons, un opossum, deux coyottes à poil argenté et une fouine musquée qui empestait le voisinage: telle était la «société» au milieu de laquelle je me trouvais. Mon étonnement fut extrême en apercevant la réunion inattendue de toutes ces créatures; mais ce qui redoubla ma stupéfaction, ce fut de voir la façon dont tout ce «monde-là» se comportait vis-à-vis les uns des autres. Aucun ne semblait faire attention à ses voisins.
L'aube nous surprit tous dans cette position hétéroclite. Notre arche de Noé ne manifesta pas la moindre velléité de guerre civile, d'hostilités réciproques. Tous étaient matés, comme je l'étais moi-même: nous souffrions de la faim particulièrement, mais nous demeurions immobiles. J'eusse volontiers découpé un steak dans le filet de l'un des cerfs; mais pouvais-je faire une infraction à la paix générale et amener la rupture du statu quo de paix?
La journée se passa dans ces transes morales et physiques, et la nuit vint: nuit terrible, car je souffrais plus qu'on ne peut se l'imaginer des tortures de la faim.
Le lendemain, je m'aperçus que les eaux baissaient et que les glaçons cessaient d'agrémenter la surface du Mississipi. A l'aide de mon bowie-knife, je coupai un faisceau de cannes que je liai solidement avec des osiers, et quand je fus convaincu que ce radeau improvisé me porterait suffisamment pour pouvoir atteindre, en nageant avec les pieds, la rive la plus prochaine, je me laissai couler à l'eau.
Il était temps. L'espace sur lequel les animaux et moi avions séjourné pendant vingt-quatre heures avait augmenté.
La panthère, le chat sauvage, avaient retrouvé leur instinct et s'étaient rués sur une biche qu'ils dévoraient à belles dents. J'avais quitté fort à propos mon refuge.
La traversée du fleuve fut assez heureuse: j'abordai à cent mètres d'une maison, sur le seuil de laquelle se tenait une bonne vieille femme qui regardait jouer deux enfants confiés à sa garde.
—Jésus! s'écria-t-elle, d'où venez-vous ainsi, étranger?