Bref, l'entrée de Mexico n'était que celle d'un bouge, et rien ne nous faisait présager la grande ville. Les rues sales, les maisons basses, le peuple déguenillé, tout nous désenchantait au fur et à mesure que nous pénétrions dans Mexico.
Toutefois, lorsque nous débouchâmes sur la place d'Armes, bordée d'un côté par le palais du gouvernement, de l'autre par la cathédrale, nous devinâmes une capitale.
Notre premier soin, à mon camarade de lit et à moi,—quand il nous fut possible de sortir des rangs et de jouir de notre liberté,—fut de nous rendre à l'ancien palais d'Iturbide [1] qui fut empereur du Mexique avant la fondation de la République, et, plus tard l'avènement de Maximilien. Ce palais, devenu un hôtel-caravansérail, abrite les voyageurs sous ses lambris dorés.
[Note 1: Un des fils de l'empereur Iturbide est mort il y a deux ans à Paris. Il avait longtemps tenu une taverne de marchand de vin à Courbevoie, et l'on voyait dans cet établissement le descendant des Incas offrir à boire et à manger à ses consommateurs, sans vergogne pour le nom qu'il portait.]
Le lendemain, Thibald (c'était le nom de mon ami) et moi, nous avions fait toilette et nous allions prendre les ordres de l'état-major du général Scott.
Quoique la paix fût faite, nos chefs redoutaient quelque coup de Jarnac dans le genre des Vêpres siciliennes. Les Mexicains, passaient et passent encore avec juste raison pour une nation traîtresse et de mauvaise foi: il fallait donc prendre toutes ses précautions pour ne point risquer la vie des officiers et des soldats.
Ceux-ci étaient consignés dans les divers campements où ils avaient trouvé l'abri et le confortable. Lorsqu'ils sortaient de ces casernes, c'était toujours par escouades de dix.
Quant aux officiers, défense expresse leur était faite de se risquer le soir hors de la place, dans les rues de la ville, après le soleil couché.
Les raisons données de vive voix à nos camarades, qui nous les expliquèrent au Café National, c'est que deux de nos amis, dont l'un était le cousin du général Taylor, avaient été attirés dans un rendez-vous galant, la veille au soir, une heure après notre arrivée à Mexico, et avaient été traîtreusement assassinés.
En vain, le général avait-il fait fouiller, de la cave au grenier, la maison où l'on avait trouvé les cadavres de nos pauvres amis, on n'avait rien trouvé de compromettant. Le logis ne contenait pas même de meubles; il semblait abandonné, et les voisins déclaraient, sous serment, que depuis dix ans, la casa Morales, n'avait jamais été ouverte. Les herbes poussaient drues et serrées dans le jardin rempli de branches mortes et de plantes parasites. On eût dit un cimetière dévasté. Seul, un reboso de soie, indice du passage d'une femme, avait été trouvé sur un banc de pierre de la huerta, à un mètre des cadavres du capitaine Thirtle et du major Andrès, frappés tous deux d'un coup de poignard en pleine poitrine.