—C’est la meilleure terre du pays—dit le señor Licurgo—et pour la culture des pois chiches, il n’en existe pas de pareille.

—Je suis d’autant plus heureux de l’apprendre que depuis que je la possède, cette fameuse terre ne m’a pas rapporté un sou.

Le sage législateur spartiate se gratta l’oreille et poussa un soupir.

—Il m’a été dit—continua le gentilhomme—que quelques propriétaires de mes voisins promènent leur charrue autour de mon domaine et me le rognent petit à petit. Il n’existe donc ici, señor Licurgo, ni bornes, ni démarcations, ni véritable propriété.

Après un silence durant lequel son esprit paraissait occupé à chercher des raisons, le rusé paysan répondit en ces termes:

—Le tio Paso-Largo, que nous surnommons le Philosophe, a insensiblement pénétré dans les Alamillos, au-dessus de l’ermitage et, rognant, rognant, s’en est, peu à peu, approprié six fanègues[7].

—Quelle admirable école! s’écria en riant le gentilhomme.—Et je gagerais que ce brave homme n’a pas été le seul... philosophe.

—C’est bien possible—dit l’autre.—Que chacun se mêle de ce qui le regarde; si le grain ne manquait pas au colombier, il n’y manquerait jamais de pigeons... Mais vous savez, señor D. José, que l’œil du maître engraisse le cheval et, maintenant que vous voilà, vous ferez en sorte de recouvrer ce qui vous appartient.

—Ce ne sera peut-être pas si facile, señor Licurgo—répondit le gentilhomme, au moment où ils entraient dans un sentier, des deux côtés duquel le regard embrassait de magnifiques champs de blés qui, par leur vigueur et leur précoce maturité, faisaient plaisir à voir.—Ces champs-ci me semblent mieux cultivés. Je constate qu’il y a du bon dans les Alamillos.

Le paysan fit la grimace et affectant de dédaigner les champs qu’admirait le voyageur, dit d’un ton très humble: