—Ne poussez pas les hauts cris et n’ouvrez pas vos yeux si grands, car il n’est pas question de tuer qui que ce soit... Voyons!

—Des coups de bâton, Remedios—dit le chanoine, en riant—mais ce n’est rien cela, sais-tu?... ça fait des égratignures tout au plus.

—Allons... dites aussi que je suis barbare et sanguinaire!... moi qui n’ai pas le courage de tuer un vermisseau; vous le savez bien... Il est facile de comprendre que je ne peux vouloir la mort d’un homme.

—En fin de compte, mon enfant, et quoi que tu puisses faire, le Sr. D. Pepe Rey aura la jeune fille. Il n’est plus possible de l’empêcher.—Il est résolu à employer tous les moyens y compris le déshonneur... Si Rosarito,... comme elle nous trompait avec son petit air réservé et son regard angélique, eh?... si Rosarito, dis-je, ne le voulait pas... tout pourrait encore s’arranger; mais hélas! elle l’aime comme le pécheur aime le démon; elle est dévorée d’une flamme criminelle; elle est tombée dans le piège impudique qu’il lui a tendu. Soyons honnêtes et dignes; détournons nos regards de ce couple méprisable, et ne pensons plus ni à elle ni à lui.

—Vous ne savez absolument rien des femmes, mon oncle—dit Remedios avec une flatteuse hypocrisie; vous êtes un saint homme; vous ne comprenez pas que l’amour de Rosarito n’est pas autre chose qu’un de ces petits caprices qui passent ou qu’on fait passer avec une bonne paire de soufflets et une demi-douzaine de fessées.

—Ma nièce—dit sentencieusement D. Inocencio;—lorsqu’il y a eu certaines choses... les petits caprices ne s’appellent plus seulement des caprices, mais ils se nomment d’un autre nom.

—Mon oncle, vous ne savez ce que vous dites,—répondit la nièce dont le visage s’enflamma tout à coup.—Eh! quoi, vous seriez capable de supposer que Rosarito?... Quelle infamie! Je la défends, moi; oui, je la défends... Elle est pure comme les anges... Allons donc, mon oncle, vos soupçons me font monter le rouge à la face et vous me faites sortir des gonds.

A ces mots, le visage du bon chanoine se voila d’une sombre tristesse qui semblait le vieillir de dix ans.

—Ma chère Remedios—ajouta-t-il,—nous avons fait tout ce qu’humainement et en conscience nous pouvions et devions faire. Rien de plus naturel que notre désir de voir Jacintillo s’allier à cette grande famille, la première d’Orbajosa; rien de plus naturel que notre désir de le voir à la tête des sept maisons de la ville, des pâturages de Mundogrande, des trois huertas, de la métairie de Arriba, de la Encomienda et des autres propriétés urbaines ou rurales que possède cette jeune fille. Ton fils a par lui-même une grande valeur, tout le monde le sait. Il plaisait à Rosarito, comme Rosarito lui plaisait. On pouvait croire la chose faite. La señora elle-même, sans beaucoup s’enthousiasmer, il est vrai, sans doute à cause de notre origine, y paraissait assez bien disposée à cause de l’estime et de la vénération que je lui inspire comme confesseur et comme ami... Mais tout à coup se présente ce malencontreux jeune homme. La señora me dit qu’elle a pris des engagements envers son frère, et qu’elle n’ose pas repousser la proposition qu’il lui a faite. Grave conflit! Et qu’est-ce que je fais alors? Hélas! ne le sais-tu pas? Je te parle franchement; si j’avais vu dans le Sr. de Rey un homme de bons principes, capable de faire le bonheur de Rosario, je ne me serais mêlé de rien; mais ce jeune homme me parut une calamité, et en ma qualité de directeur spirituel de la maison, je dus prendre la direction de l’affaire et je la pris. Tu sais déjà que je mis le cap sur lui, comme on dit vulgairement. Je démasquai ses défauts, je dévoilai son athéisme; je découvris aux yeux de tous la pourriture de ce cœur matérialisé, et la señora se convainquit que donner sa fille à ce jeune homme, c’était la vouer à la perdition... Ah! par quelles épreuves je passai! La señora hésitait, j’affermissais son esprit indécis; je lui indiquais les moyens légaux qu’elle devait employer contre son neveu pour l’éloigner sans scandale; je lui suggérais des idées ingénieuses et comme elle ne cessait de me montrer sa pure conscience pleine d’alarmes, je la tranquillisais en délimitant le champ dans lequel pouvaient légalement se livrer les batailles que nous engagions contre ce terrible ennemi. Jamais je ne lui conseillai des moyens violents ou sanguinaires ni des atrocités de mauvais genre, mais toujours des expédients subtils ne laissant pas trace de péché. Là-dessus je suis tranquille, ma chère nièce. Mais tu le sais bien, toi, que j’ai lutté, que j’ai travaillé comme un nègre. Ah! quand le soir je rentrais ici et te disais: «Mariquilla, nous allons bien, nous marchons très bien», tu devenais folle de joie, tu me baisais les mains cent et cent fois et tu prétendais que j’étais le meilleur des hommes. Pourquoi, dénaturant ton noble caractère et ton humeur pacifique, te mets-tu maintenant en fureur? Pourquoi me querelles-tu? Pourquoi me dis-tu que tu sors des gonds et m’appelles-tu en propres termes un sans-cœur?

—Parce que—répondit la nièce, sans rien perdre de son agressive irritation—vous vous êtes tout à coup découragé.