«Je viens d’arriver ici après avoir conduit et laissé ma nièce Rosario à San Baudilio de Llobregat. Le directeur de l’établissement m’a assuré que c’est un cas de folie incurable. Mais elle sera au moins entourée des plus grands soins dans cette grandiose et gaie maison de fous. Si quelque jour j’étais atteint aussi, mon cher ami, amenez-moi à San Baudilio. J’espère trouver à mon retour les épreuves des Lignages. Je compte ajouter six feuilles, car ce serait une faute grave que de ne pas publier les raisons que j’ai de soutenir que Mateo Diez Coronel, auteur du Métrico Encomio, descend, par la ligne maternelle, des Guevaras, et non pas des Burguillos, comme l’a, par erreur, soutenu l’auteur de la Floresta amena.

«Le principal objet de cette lettre est de vous faire une recommandation. J’ai entendu ici plusieurs personnes parler de la mort de Pepe Rey et la raconter de la façon dont elle est effectivement arrivée. Je vous révélai ce secret lorsque nous nous vîmes à Madrid, en vous faisant part de tout ce que j’avais appris quelque temps après l’événement. Je suis très étonné que, n’en ayant rien dit à personne qu’à vous, on raconte ici dans tous ses détails comment il pénétra dans le jardin; comment il déchargea son revolver sur Caballuco lorsqu’il vit que celui-ci s’avançait le poignard levé; comment Ramos tira ensuite sur lui avec tant de précision qu’il l’étendit sur place... Enfin, mon cher ami, si par inadvertance vous en aviez causé avec quelqu’un, je vous rappelle que c’est un secret de famille, et cela suffit avec une personne aussi prudente et aussi discrète que vous l’êtes.

«Bravo! ça va bien! ça va bien! Je viens de lire dans un petit journal que Caballuco a mis en déroute le brigadier Batalla.»

«Orbajosa, 12 décembre.

«J’ai une mauvaise nouvelle à vous apprendre. Nous n’avons plus maintenant notre Penitenciario, non pas précisément qu’il soit passé à une meilleure vie, mais parce que le pauvre homme est depuis le mois d’avril si inquiet, si triste, si taciturne qu’on ne le reconnaît plus. Il n’y a aujourd’hui en lui pas même l’ombre de cette humeur attique, de cette gaîté correcte et classique qui le rendait si aimable. Il fuit la société, s’enferme chez lui et ne reçoit personne, mange à peine et a rompu toute espèce de relations avec le monde. Si vous le voyiez, vous ne le reconnaîtriez pas, car il ne lui reste que la peau sur les os. Ce qu’il y a de plus extraordinaire, c’est qu’il s’est brouillé avec sa nièce et qu’il vit seul, complètement seul dans une méchante maisonnette du faubourg de Baidejos. On dit maintenant qu’il renonce à sa stalle dans le chœur de la cathédrale et qu’il va partir pour Rome. Ah! Orbajosa perd beaucoup en perdant son grand latiniste. Je crois que bien des années se succéderont sans qu’il nous en vienne un autre. Notre glorieuse Espagne s’en va, elle s’annihile, elle se meurt.»

«Orbajosa, 23 décembre.

«Le jeune homme que je vous ai recommandé, dans une lettre qu’il a emportée lui-même, est neveu de notre cher Penitenciario, avocat et quelque peu écrivain. Elevé par son oncle avec beaucoup de soin, il a un jugement sain. Combien il serait dommage qu’il se corrompît dans ce bourbier de philosophisme et d’incrédulité. Il est honnête, travailleur et bon catholique, ce qui me fait penser qu’il fera son chemin dans un bureau comme le vôtre. Sa petite ambition (car il a aussi la sienne) l’entraînera peut-être aux luttes politiques, et je crois que ce ne sera pas une mauvaise acquisition pour la cause de l’ordre et de la tradition, aujourd’hui que la jeunesse est pervertie et accaparée par la secte des perturbateurs.

«Il est accompagné de sa mère, femme commune et sans vernis, mais d’un cœur excellent et d’une vertu éprouvée. L’amour maternel est chez elle quelque peu mélangé d’ambition mondaine, et elle dit que son fils doit devenir ministre. Il pourrait bien l’être un jour.

«Perfecta me charge de ses compliments pour vous. Je ne sais pas au juste ce qu’elle a, mais elle nous inspire des inquiétudes. Elle a perdu l’appétit d’une façon alarmante, et, ou bien je ne me connais pas en maladies, ou il y a chez elle un commencement de jaunisse. Cette maison est très triste depuis qu’il y manque Rosario qui l’égayait par son sourire et sa bonté angéliques. On dirait maintenant qu’un sombre nuage plane sur nous. Perfecta parle souvent de ce nuage qu’elle voit plus sombre à mesure qu’elle devient elle-même plus jaune. La pauvre mère trouve un adoucissement à sa douleur dans la religion et dans les exercices du culte qu’elle pratique toujours avec piété et édification. Elle passe presque toutes ses journées à l’église et dépense son immense fortune en splendides cérémonies, en neuvaines et en expositions du Saint-Sacrement excessivement brillantes. Grâce à elle, le culte a recouvré à Orbajosa sa splendeur d’autrefois. Ceci ne laisse pas d’être une consolation au milieu de la décadence et de l’anéantissement de notre nationalité... Demain partiront les épreuves... J’ajouterai deux autres feuilles parce que j’ai découvert un autre Orbajocien illustre, Bernardo Amador, de Soto, qui fut valet de pied du duc d’Osuna, le servit à l’époque de la vice-royauté de Naples et même, il y a des raisons de le croire, ne prit aucune, absolument aucune part dans le complot contre Venise.»

XXXIII.