On traduisait alors les romans de MM. Erckmann-Chatrian et ils obtenaient un vif succès. M. Perez Galdós, sous le titre d’Episodios nacionales, songea à raconter l’histoire espagnole depuis le temps du Prince de la Paix jusqu’au règne d’Isabelle de Bourbon. Vingt volumes devaient paraître de la sorte, tous emplis de chauvinisme et propres à flatter les passions de la foule. Cependant, tout en ne négligeant rien pour se former un public, le romancier demeurait aussi impartial qu’Espagnol peut l’être quand il parle de la glorieuse prise d’armes de 1808.

En même temps qu’il rêvait les Episodios, M. Perez Galdós lisait Balzac et rêvait d’écrire des Romans contemporains. Avant même de terminer la rédaction des Episodios, il était à l’œuvre. C’est alors qu’il publia Doña Perfecta (1876).

Doña Perfecta, c’est certainement le conflit de la jeune et de la vieille Espagne, mais c’est aussi celui des hypocrites et des sincères.

Il semble qu’avant de prendre la plume, M. Perez Galdós a dû relire les Paysans de Balzac. Les personnages de son roman ont les mêmes ruses cauteleuses. El Penitenciario, doña Perfecta sont parfaits de vérité, de vie. Naïf et honnête garçon, Pepe Rey, avec son caractère peu trempé pour cette lutte, me semble cependant un type mieux dessiné que Rosario, sentimentale plus que vraie. Le chapitre XVII, certaines prises de bec de Perfecta et du Penitenciario avec Pepe sont menés avec une science parfaite et rachètent ce qu’a de faux et de conventionnel Maria Remedios, comme aussi les deux derniers chapitres du roman qui font long feu et que M. Perez Galdós n’écrirait plus à cette heure.

Doña Perfecta a été le premier coup de feu du parti libéral espagnol, dans une longue lutte de plume où joutèrent les meilleurs romanciers de l’Espagne, Alarcon et Pereda, Valera et Perez Galdós.

Avec le zèle d’un converti de récente date, le premier, M. Pedro Antonio de Alarcon avait publié en 1875 Le Scandale, un gros roman mal bâti, mais curieux.

A cette apologie du Jésuite-confesseur, à ce gros effort du parti ultramontain, le libéralisme répondit par Doña Perfecta.

M. de Alarcon avait prétendu que toute la vertu était dans l’Église: M. Perez Galdós répondit que certains gens d’Église et certains dévots étaient des hypocrites. Il avait vraiment beau jeu, mais je ne dissimulerai pas que, dans Gloria, qui vint ensuite, et où il prétendait prouver l’incompatibilité de la foi avec la véritable probité morale, M. Perez Galdós n’avait plus rien du réaliste. A défaut de vérité, il eut le talent, et Gloria—cette tragédie de la fatalité—contient des pages admirables, comme il n’y en a pas beaucoup dans la littérature espagnole. Mais, malgré le talent plus développé que dans Doña Perfecta, malgré les envolées, malgré l’art plus raffiné, j’ai dit déjà mes préférences pour le premier roman contemporain.

La traduction scrupuleusement fidèle de M. Julien Lugol, que j’ai la bonne fortune de recommander ici, rend merveilleusement et défauts et qualités d’un roman que notre grand public français lira sans les passions politiques qui agitaient l’Espagne de 1876, mais certainement avec autant d’intérêt que de plaisir.

Albert Savine.
de l’Académie espagnole et de l’Académie
des bonnes lettres de Barcelone.