Plus à l’intérieur, presque à la moitié du passage, à la gauche, il y avait un autre groupe, composé d’un aveugle et d’une femme, tous deux assis. Cette dernière, avec deux petites filles et à côté d’eux, debout, une vieille silencieuse et rigide, aux vêtements et à la cape noirs. Quelques pas plus loin, à une courte distance de l’église, s’appuyait à la paroi, le corps soutenu par des béquilles, le boiteux et le manchot Élisée Martinez, qui jouissait du privilège de vendre, à cette place, la Semaine catholique. Puis venait Casiana, la personne de plus grande autorité et importance de toute la bande, et comme son général en chef.
Au total, sept mendiants vénérables, qui sont officiellement autorisés à mendier là, avec leur caractère, leur mode d’opérer et leurs procédés distincts. Suivons-les un instant.
La femme de noir vêtue, plus que vieille, prématurément vieillie, faisant partie de la classe des nouvelles, ne mendiait qu’accidentellement, parce qu’elle ne venait à la mendicité qu’à des laps de temps plus ou moins longs et le plus souvent disparaissait, sans doute parce qu’elle trouvait une bonne occasion ou quelques âmes charitables qui la secouraient directement; elle répondait au nom de la seña Benina (d’où l’on conclut qu’elle s’appelait Benigna) et elle était la plus silencieuse et la plus humble de toute la communauté, si l’on peut dire ainsi, bien élevée, de bonnes manières, avec l’apparence de la plus grande soumission à la volonté divine. Jamais elle n’importunait les paroissiens qui entraient ou sortaient. Dans les répartitions, si léoninement qu’elles fussent faites, on ne la voyait jamais protester, et jamais elle ne s’associait aux réclamations de la bande tumultueuse et démagogique de la Burlada, ni de loin ni de près. Avec tous elle tenait le même langage affable et courtois; elle traitait la Casiana avec considération, avec respect le boiteux, et n’était en confiance, sans s’écarter des termes de la plus rigoureuse convenance, qu’avec un aveugle du nom d’Almudena, dont, pour l’instant, nous dirons seulement qu’il était Arabe du Sud, à trois journées au delà de Marrasach. (Souvenons-nous-en.)
La voix de Benina était douce, ses manières étaient jusqu’à un certain point fines et de bonne éducation; son visage bruni ne manquait point d’une sorte de grâce intéressante qui, atténuée par l’âge, semblait effacée et à peine perceptible. Elle n’avait conservé que la moitié de ses dents.
Ses yeux, grands et obscurs, avaient à peine le bord rougi par l’âge et les froides matinées. Son nez coulait moins que celui de ses compagnons, et ses doigts rugueux et à grosses articulations ne se terminaient pas par des ongles d’oiseau. Ses mains ressemblaient à celles d’une blanchisseuse et conservaient des habitudes de soins et de propreté.
Elle portait une bandelette noire bien serrée sur le front par-dessus un mouchoir noir, et noirs aussi étaient la mante et le vêtement; mais le tout mieux drapé que ceux des autres anciennes. Avec cet attifage et l’expression sentimentale et douce de son visage, dont les lignes étaient bien composées, elle ressemblait à une sainte Rita de Casia, qui irait dans le monde en pénitence. Il ne lui manquait que le crucifix et la plaie au front, bien qu’une petite verrue de la grosseur d’un pois chiche, rond, violet, située au milieu de l’entre-sourcil, pût en donner l’apparence.
A ce moment de la journée, la Casiana sortit dans la cour pour se rendre à la sacristie où elle devait avoir un grand entretien, comme ancienne, avec don Senen pour traiter de quelques manquements de ses compagnons, ou de lui-même dont elle avait à se plaindre. Le fait même de la sortie de la caporale fit courir la Burlada vers l’autre groupe, comme une envolée de linge qui traverserait le passage étroit, et, s’asseyant entre la femme qui mendiait avec deux petites filles, nommée Demetria, et l’aveugle marocain, elle délia sa langue plus tranchante et plus affilée que les dix ongles longs de ses doigts noirs et rapaces.
«Mais pourquoi ne vouliez-vous pas croire ce que je vous disais? La caporale est riche, immensément riche, comme vous l’avez entendu, et tout ce qu’elle reçoit est volé à nous autres qui sommes des pauvres et reconnus tels, et qui ne possédons que le jour et la nuit.
—Elle vit pourtant en bas, indiqua la Crescencia; elle demeure dans la maison de Paules.
—Pourquoi non, mesdames? Cela était avant. Je sais tout, poursuivit la Burlada, en griffant l’air avec ses ongles, elle ne m’en fait pas accroire et je suis renseignée. Elle habite aux Quatre-Chemins, où elle a une ferme basse-cour avec un cochon; sans vouloir offenser personne, le plus beau cochon des Quatre-Chemins.