«Et je ne sais pas, dit-elle, faisant flèche de tout bois, je ne sais pas comment tu vas faire pour vivre sur cette montagne de la pénitence. Car tu ne mendies plus et personne ne sera là pour t’apporter l’ombre d’un pois chiche si je ne puis venir, et moi, si aujourd’hui j’ai quelques sous, promptement je serai sans un centime, et j’aurai la honte de devoir retourner à la mendicité. Espères-tu voir tomber la manne?

—Oui, la manne tombera, répliqua avec une conviction profonde Almudena.

—Compte là-dessus. Mais dis-moi autre chose, mon petit enfant: crois-tu qu’il y ait par ici quelque trésor caché?

—Oui, oui, il y en a beaucoup.

—Eh bien, si tu en découvres un, tu n’auras pas perdu ton temps. Mais, bah! je ne crois pas aux bourdes que tu racontes ni à toutes ces momeries que tu as rapportées de ton pays d’infidèles.... Non, non, ici il n’y a point de salut pour le pauvre, et la découverte de trésors cachés, comme la venue de tous ces gens qui doivent apporter des charretées de pierres précieuses, me paraissent autant d’histoires à dormir debout.

—Si tu m’épouses, je trouverai beaucoup de trésors.

—Bien, bien.... Mais mets-toi à travailler pour la découverte de l’endroit où se trouve la marmite pleine d’argent. Je viendrai la chercher et, si c’est vrai, nous nous marierons ensemble.»

Ce disant, elle remettait dans son panier les restes du repas pour s’en aller. Almudena s’opposait à son départ si rapide; mais elle insistait pour s’en aller, avec la fermeté qu’elle apportait dans ses décisions:

«Il serait beau, vraiment, que je reste ici exposée au soleil et à l’air comme une peau de cuir dans un séchoir de tanneur! Et, dis-moi? Est-ce que tu vas m’entretenir ici? Et à ma maîtresse, qui lui remplira le bec?»

Cette indication de la maison de sa maîtresse remit en mémoire, à Mordejaï, le joli galant et, comme il commençait à s’exciter outre mesure, Benina s’empressa de le calmer en lui disant que, Dieu merci, le vieux galant était parti de la maison et qu’il était retourné dans ses palais aristocratiques et que, heureusement, ni sa maîtresse ni elle n’avaient plus rien à voir avec ce vieux fainéant, qui s’était mal conduit avec elle, étant parti à la française et sans payer sa pension. L’Africain accepta ce mensonge avec une candeur enfantine et, faisant jurer à son amie qu’elle viendrait le voir tous les jours pendant ces temps de dure pénitence, il la laissa partir.