Almudena allait de mieux en mieux avec sa terrible maladie de peau; mais son visage était encore couvert d’horribles pustules. Il ne sortait pas de la maison et la pauvre vieille allait tous les matins gagner sa vie en mendiant à San-Andres. Juliana ne fut pas peu surprise de la voir en apparence de bonne santé et toujours gaie, l’esprit serein et acceptant sans récrimination son sort.
«Je viens vous gronder, madame Benina, lui dit-elle en s’asseyant sur un banc de pierre qui se trouvait contre la maison, près d’une auge où la pauvre femme lavait son linge, tandis que le vieil aveugle était assis assez loin à l’ombre. Oui, madame, parce qu’il était convenu que vous viendriez prendre la desserte à la maison et vous n’avez pas encore paru et nous n’avons plus vu votre figure.
—Je vous dirai, madame Juliana, répliqua Nina, ce n’est pas parce que je méprise votre offre, mais c’est parce que j’ai pu m’en passer. J’ai les restes d’une autre maison, avec ce que je gagne, cela me suffit, et vous pouvez bien en faire cadeau à un autre pauvre, et, pour votre conscience, ce sera tout comme.... Que voulez-vous savoir? Qui me donne à manger? Eh bien, je dois cette aumône bénie à don Romualdo Cédron.... Je l’ai connu à San-Andres, où il dit la messe.... Oui, madame: don Romualdo qui est un saint, pour que vous le sachiez.... Et je suis sûre, après beaucoup de réflexions, que ce n’est point le don Romualdo que j’avais inventé, mais bien un autre qui ressemble au mien comme deux gouttes d’eau. Souvent on invente une chose qui devient vérité le lendemain, ou bien les vérités, avant d’être des vérités, commencent par être des mensonges très grossiers.... Vous le savez peut-être?»
La piqueuse de bottines déclara qu’elle était enchantée de tout ce qu’elle venait d’entendre et, étant donné que don Romualdo lui venait en aide, doña Paca et elle donneraient les restes de la table à d’autres malheureux.
«Mais j’avais autre chose à vous dire. Je suis votre débitrice, Benina, car ma belle-mère, que je conduis avec un fil de soie, a décidé de vous allouer une petite pension de deux réaux par jour.... Comme je ne vous ai pas vue nulle part, je n’ai pas pu régler avec vous et voici quinze piécettes qui font le mois entier, madame Benina.
—Cela, je l’accepte volontiers, oui, madame, cela n’est pas à mépriser.... Ces piécettes me tombent du ciel, dit Nina toute joyeuse, car j’ai une dette avec la Pitusa, rue du Mediodia-Grande, et je la paye avec ce que je peux réunir et avec une piécette par douro d’intérêt. Avec cela, j’aurai remboursé pas loin de la moitié. Des coups de pierre de cette nature, que le Seigneur m’en envoie chaque jour, madame Juliana. Vous savez, je vous suis très reconnaissante: puisse le Seigneur vous le rendre en santé pour vous, pour votre mari et pour vos enfants!»
Avec un flux de paroles abondantes, nerveuses et tant soit peu hyperboliques, Juliana assura qu’elle n’avait plus de santé; qu’elle souffrait d’un mal aussi étrange qu’incompréhensible. Mais elle le supportait avec patience, sans se préoccuper en rien de cet état. Ce qui l’inquiétait, ce qui faisait de son existence un atroce supplice, c’était la peur que ses enfants tombassent malades. Ce n’était point seulement une idée ou une crainte; elle était sûre que si Antonio et Paquito tombaient malades..., ils mourraient infailliblement.
Benina chercha à lui enlever de la tête pareilles idées, mais l’autre ne se laissa point convaincre et, la quittant brusquement, elle reprit le chemin de Madrid. Grande fut la surprise de Benina et du Maure de la voir apparaître le lendemain matin, de très bonne heure, agitée, tremblante, les yeux brillants. Le dialogue fut bref, mais rempli de matière psychologique.
«Qu’as-tu, Juliana, lui demanda Benina la tutoyant pour la première fois.
—Que veux-tu que j’aie? si ce n’est la peur de la mort de mes enfants.