Quelque temps s’étant écoulé sans que l’on pût détacher Obdulia de sa manie amoureuse pour le jeune homme des pompes funèbres et tandis que, par crainte de l’épilepsie, on avait fait semblant de consentir à leur mariage pour éviter de plus grands maux, Dieu permit que le conflit se résolût d’une façon aussi brusque que simple, et nous devons à la vérité de dire qu’avec cette solution on s’enleva, de part et d’autre, de forts cassements de tête, car la famille funèbre, elle aussi, était en grandes querelles avec le jeune homme, pour le retirer de l’abîme dans lequel il était disposé à se précipiter. Donc, un jour, la petite, trompant la vigilance de ses deux mères, s’échappa de la maison; le jeune homme en fit autant. Ils se rejoignirent dans la rue, avec l’idée fixe de se rendre dans quelque lieu poétique, où ils pourraient se débarrasser ensemble des liens de cette misérable existence, expirant au même moment, dans les bras l’un de l’autre, sans que l’un pût survivre à l’autre. Telle fut la résolution qu’ils prirent au premier moment et ils se mirent à courir tout en réfléchissant au meilleur moyen de se détruire d’un seul coup, sans aucune souffrance et en passant dans la région pure des âmes libres. Lorsqu’ils furent loin de la rue de l’Amandier, leurs idées se modifièrent brusquement et ils pensèrent à toute autre chose qu’à mourir, et cela d’un parfait accord. Par bonheur, le jeune homme avait de l’argent, car, la veille au soir, il avait touché une facture pour cercueil doublé en zinc et une autre pour un service complet avec lit impérial et conduite à six chevaux, etc.
La possession de cet argent réalisa ce prodige de changer les idées de mort en idées de prolongation de l’existence, et, modifiant leurs projets, ils allèrent déjeuner dans un café et ils se rendirent ensuite dans un hôtel garni voisin, puis dans un autre, d’où ils écrivirent le lendemain à leurs familles respectives qu’ils étaient définitivement mariés.
Mariés à proprement parler, ils ne l’étaient point; mais la petite formalité qui manquait devait forcément arriver à être remplie. Le père du jeune homme se rendit chez doña Paca, et là on convint, elle pleurant et lui trépignant de colère, qu’il fallait forcément accepter les faits accomplis. Et comme doña Francisca ne pouvait donner à sa fille ni argent, ni effets, ni quoi que ce soit, pas même un lit de camp, il fut convenu que lui donnerait à son garçon un logement dans le haut de son dépôt de cercueils et de modestes appointements à la section de la Propagande. Avec cela et le courtage qu’il pourrait faire en travaillant dans la partie, placement d’articles de luxe, ou embaumement, le ménage nouveau pourrait vivre dans une honorable médiocrité.
VIII
L’infortunée dame ne s’était point encore consolée du coup de tête de sa fille et elle passait des heures à se lamenter de son sort, lorsqu’Antoine fut pris par la conscription. La pauvre femme ne savait véritablement s’il y avait lieu de se désoler ou de se réjouir. C’était une triste chose de le voir soldat avec le fusil sur l’épaule, mais enfin il était jeune et la vie des camps pouvait lui convenir. Elle pensait aussi que la discipline militaire viendrait à point pour corriger ses mauvaises habitudes. Par bonheur ou par malheur pour le jeune garçon, il tira un numéro très élevé et tomba dans la réserve.
Quelque temps après et à la suite d’une fugue de quatre jours, il se présenta à sa mère et lui dit qu’il allait se marier, et que, si elle ne lui donnait pas son consentement, il s’en passerait.
«Mon fils, oui, oui, dit la mère en fondant en larmes. Va avec Dieu, Benina et moi solitaires, nous vivrons peut-être avec un peu de tranquillité. Puisque tu as rencontré une âme qui correspond à la tienne et que tu as trouvé qui t’aime et qui tu aimes, prends-la, je ne puis t’en dire plus.»
A la demande de renseignements sur le nom, la famille et la situation de la fiancée, le persifleur répliqua qu’il la supposait très riche et si bonne qu’on ne saurait demander mieux. On apprit promptement qu’il s’agissait de la fille d’une couturière, qui cousait habilement, mais n’avait point d’autre fortune que son dé.
«Bien, mon enfant, bien, lui dit un soir doña Paca. Voilà mes enfants joliment casés. Au moins Obdulia, vivant au milieu des cercueils, elle aura de quoi se caser si elle meurt.... Mais toi, de quoi vas-tu vivre? Du dé et des coups d’aiguille de ce prodige? Il est vrai que, travailleur et économe comme tu l’es, tu augmenteras ses gains par ton bon ordre. Mon Dieu, quelle malédiction m’a frappée, moi et les miens! Que je meure bientôt afin de ne pas assister aux malheurs qui arriveront!»
La vérité veut que nous constations que, depuis ses fiançailles avec la fille de la couturière, Antoine semblait corrigé de sa manie de larcins et qu’il semblait y avoir complètement renoncé.