Ce jour-là, le vent jouait avec les poils blancs de sa barbe, les relevant sur son nez et les plaquant sur son visage rendu humide par les larmes que le froid intense faisait couler de ses yeux morts. Il était neuf heures et l’homme n’avait pas encore étrenné. Un jour plus chien, on ne l’avait pas encore vu de toute l’année, qui depuis les Rois venait à être une des plus pitoyables, car le jour du saint patron (20 janvier) il avait fait à peine douze petites pièces, soit moitié de l’année passée, à la Chandeleur et la neuvaine du bienheureux san Blas, qui d’autres années avaient été si fructueuses, étaient ressorties avec des journées de six et de cinq petites pièces, durement conquises.

«Il me semble à moi—disait, parlant à ses haillons le bon Pulido, buvant ses larmes et essuyant les poils de sa barbe—que l’ami san José nous fait bien grise mine! Qui se souvient de la San-José de la première année d’Amédée? Non, les saints ne se conduisent pas comme ils le devraient. Tout arrive, Seigneur, excepté les produits de la fête, et l’on ne voit plus, comme on dit, la pauvreté honorée. Tout est pour les coquins, comme dans la politique palpitante, et pour ceux des souscriptions pour les victimes. Pour moi, puisse Dieu envoyer aux anges tous ceux qui inventent dans les feuilles des victimes pour frustrer les pauvres légitimes et de droit! Oui, certes, il y a des aumônes, il y a de bonnes âmes; mais les libéraux, le bienheureux congrès d’un côté et de l’autre les congrégations, les meetings et les discours, et tant de choses de l’imprimerie font tomber la volonté de la plupart des bons chrétiens.... C’est ma manière de voir: Ils disent tous qu’ils voudraient qu’il n’y eût plus de pauvres et ils ne pensent qu’à sauver leur âme. Mais patience! Je connais le galant qui fait sortir les âmes du purgatoire.... Oui, oui, elles pourriront, mesdames, leurs âmes, sans que la chrétienté fasse seulement attention à elles, parce que... à moi, qu’on ne m’en parle pas: la prière des riches, avec la barrique bien pleine et le corps confortablement abrité, n’a pas de valeur.... Non, par Dieu, elle n’a pas de valeur!»

Il en était là de son monologue quand il fut accosté par un homme de petite taille, avec un long manteau qui l’enveloppait complètement, replet, d’environ soixante années, d’aspect doux, la barbe blanche coupée court, et vêtu avec négligence; ce dernier, lui mettant dans la main un gros sou pris dans une sacoche, qui sans doute contenait ses aumônes du jour, lui dit: «Tu ne l’attendais pas aujourd’hui—dis la vérité—avec un pareil temps?...

—Si, que je l’attendais, mon bon seigneur don Carlos, répliqua l’aveugle en baisant la monnaie, parce que c’est aujourd’hui l’anniversaire, et vous ne pouviez manquer, quand bien même le zéro du terremotos aurait gelé (il voulait sans nul doute dire du termometros).

—C’est vrai, je ne manque jamais. Grâce à Dieu, je me défends, et ce n’est pas un faible miracle avec cette gelée et cet affreux vent du nord, capable de donner une pneumonie au cheval de la place Mayor. Et toi, Pulido, fais attention; pourquoi ne rentres-tu pas à l’intérieur?

—Je suis de bronze, seigneur don Carlos, et la mort ne veut pas de moi. On est mieux ici avec ce petit vent qu’à l’intérieur avec ces vieilles charlatanes, sans éducation.... Je sais ce que je dis: l’éducation est la première des choses, et sans éducation comment voulez-vous qu’il y ait de la charité? Seigneur don Carlos, que le Seigneur vous augmente et vous tienne en gloire!...»

Avant que l’aveugle eût terminé sa phrase, don Carlos était parti précipitamment; il le fit ainsi, parce que le terrible ouragan, ayant eu prise dans son manteau entr’ouvert, avait replié toute l’étoffe autour de sa tête, faisant des enroulements et des tours, comme un rouleau de toile ou un tapis arraché par le vent qui viendrait battre contre la porte, et il entra bruyamment et tumultueusement, débarrassant péniblement sa tête des plis qui l’enveloppaient.

—Quel temps.... C’est comme un coup de massue! s’écria le bon seigneur, entouré de la multitude des pauvres qui l’accueillaient de leurs salutations unanimes, les mains flasques des vieilles l’aidant à remettre en ordre, sur ses épaules, son manteau.

D’un mouvement continu, il se mit à répartir les sous qu’il tirait un à un de son sac, en les soupesant avant de les lâcher, de peur d’en donner deux à la fois, et cela fait, non sans accompagner sa distribution d’un petit sermon pour les exhorter à la patience et à l’humilité, il jeta un dernier regard sur sa sacoche qui contenait la provision pour la porte du côté d’Atocha, et il entra tout à fait dans l’église.

II