—Se quereller est une vilaine chose. N’est-ce pas, mon petit Almudena? Les personnes honnêtes s’appellent par le saint baptême, avec leur nom de chrétien, et cette dame, quel nom a-t-elle?
—Je m’appelle Benina.
—Et madame, par hasard, serait-elle de Tolède?
—Non, madame, mon pays est... à deux lieues de Guadalajara.
—Moi, de Cebolla, dans la terre de Talavera.... Et dis-moi une chose: pourquoi cette rosse de Pedrilla l’appelle-t-elle Jaï? Quel est ton nom dans ta religion et dans ta cochonne de terre, sauf ton respect?
—Je l’appelle mon Jaï, parce qu’il est Maure, dit la femme tragique, prenant part à la conversation.
—Mon nom est Mordejaï, déclara l’aveugle, et je suis né dans un charmant pays qu’on appelle là-bas Ullah-de-Bergel, dans la terre de Sus.... Oh! terre divine, gracieuse.... Beaucoup d’arbres, de l’huile beaucoup, du miel, des fleurs et beaucoup de gomme.»
Le souvenir du pays natal lui inspira un enthousiasme chaleureux et il se mit à le décrire avec des hyperboles gracieuses, un coloris poétique que savourèrent les trois femmes avec un immense et infini plaisir. Poussé par elles, il raconta quelques incidents de sa vie, toute pleine d’événements stupéfiants, d’entreprises périlleuses et de fantastiques aventures. Il raconta d’abord comment il s’était enfui du foyer paternel, à l’âge de quinze ans, se lançant à parcourir le monde, sans que, depuis ce jour, il eût jamais eu aucune nouvelle de son pays ni des siens. Son père l’avait envoyé à la maison d’un marchand, son ami, avec le message suivant: «Dis à Ruben Toledano qu’il te donne deux cents douros dont j’ai besoin.» Et ce devait être le mode d’agir entre banquiers et entre gens chez lesquels régnait une confiance patriarcale; car la mission s’exécuta effectivement sans aucune difficulté, Mordejaï recevant les deux cents douros en quatre sacs de monnaie espagnole. Mais, au lieu de retourner à la maison paternelle avec ses écus, il prit le chemin de Fez, avide de voir le monde et de travailler pour son compte, et de gagner beaucoup d’argent pour l’auteur de ses jours, jusqu’à cent ou deux cent mille, songeait-il. Achetant deux bourricots, il se mit à transporter des marchandises et des voyageurs de Fez à Méquinez, avec un bon bénéfice. Mais un jour de grande chaleur, châtiment de Dieu, passant près d’une rivière, il lui prit fantaisie de se baigner. Dans l’eau, pour son malheur, flottaient deux charognes de chevaux. En sortant de l’eau, les yeux lui faisaient mal et, trois jours plus tard, il était aveugle. Comme il avait quelque argent, il put rester un certain temps sans implorer la charité publique, avec la tristesse inhérente à la perte de la vue et le chagrin non moins grand de passer de la vie active à la vie sédentaire. Le jeune garçon, agile et fort, s’était changé du soir au matin en un homme débile et maladif, et ses ambitions de commerçant et ses enthousiasmes de voyageur durent disparaître pour céder la place à une sombre et continuelle méditation sur la fragilité des biens de cette terre, sur l’infaillible justice avec laquelle Dieu, notre père et notre juge, fait sentir la pesanteur de sa main au pécheur. Il ne se risquait point à le supplier de lui rendre la vue, car certainement il ne l’eût pas exaucé. C’était un châtiment, et le Seigneur ne se retourne pas quand il a frappé ferme. Il lui demanda seulement de lui donner de l’argent en abondance, pour qu’il pût vivre à l’aise et aussi une femme qui l’aimerait: rien de tout cela ne fut accordé à ce pauvre Mordejaï, qui avait chaque jour moins d’argent, car il coulait de ses mains, sans qu’aucun autre rentrât d’aucun côté, et aucune femme ne vint. Celles qui s’approchaient de lui en feignant de l’aimer ne venaient à lui que pour le voler. Un jour qu’il était l’homme le plus molesté du monde, parce qu’il ne pouvait réussir à chasser une puce qui le piquait horriblement et se moquait avec une audace sans pareille de ses efforts, ce n’est point une invention..., deux anges lui apparurent.
XIII
«Tu voyais donc un peu, Almudena? lui demanda Quart-de-Kilo.