L'intervalle des années s'effacera. L'entraînement mutuel de ces deux coeurs, si différents et si mal connus l'un de l'autre, deviendra peu à peu irrésistible. À force de penser à Ellénore et de publier partout son admiration, Adolphe se convaincra, ou croira se convaincre de la réalité de son amour, et Ellénore tombera dans le même piège.
Mais, après le dernier abandon, le réveil sera terrible. À peine maître de la place qu'il a si vivement assiégée, il ne saura que faire de sa victoire; après avoir constaté par la possession un amour si ardemment désiré, il tremblera devant la durée de son engagement. En vue des années qui vont suivre, il sentira défaillir son courage, et regrettera l'extase qu'il avait à peine espérée.
Ellénore, après la confusion de la défaite, ouvrira les yeux, et cherchera vainement autour d'elle les félicitations respectueuses sur lesquelles elle avait compté; au fond de son coeur elle rougira de son inconstance, et doutera d'un bonheur si facile à changer.
Peu à peu, entre ces deux âmes trompées, mais toutes deux trop fières pour l'avouer, il s'établira une intimité douloureuse et résignée, intimité de mensonge et d'hypocrisie, fertile en subterfuges et en flatteries, prodigue de caresses et de baisers, cherchant à se distraire en affirmant sans cesse ce qu'elle ne croit pas.
Aucun des deux ne voudra être vaincu en générosité, et, pour ne pas laisser entrevoir son désabusement, chacun redoublera de prévenances, parlera de l'avenir avec de célestes espérances, traitera le reste du monde avec un dédain fastueux, cachera ses larmes sous l'ironie et la jactance, et fera de la ruse le premier de ses devoirs.
Par compassion pour sa victime, Adolphe déguisera son ennui et forcera son regarda sourire. Il étudiera ses moindres paroles pour épargner à sa maîtresse la honte d'un regret; il s'imposera l'enjouement et la sérénité par délicatesse.
À son tour Ellénore, si elle surprend sur le visage de son amant la trace de l'ennui, craindra de se plaindre et se résignera silencieusement. De jour en jour, elle s'affermira dans cette réserve douloureuse et grimacera l'enthousiasme.
Jusqu'au jour où tous les deux, las enfin de cette pitoyable comédie, jetteront le masque et se verront face à face.
Mais comme ils s'étaient choisis par fierté, ils ne prononceront pas encore le mot d'abandon. Ils renonceront à leur rôle, mais ils trembleront de se dégrader par une franchise trop prompte. Ils n'exalteront plus leur bonheur, mais ils accepteront la satiété comme une expiation, et ils commenceront une nouvelle épreuve, celle de l'intimité sans amour et sans mensonge.
Or, quand les choses en sont venues à ce point, quand l'amour, d'épreuve en épreuve, est arrivé à la satiété, l'enfer a commencé sur la terre. Les amitiés qui se dénouent, les promesses qui mentent, les reconnaissances oublieuses, les dévoûments admirés qui se flétrissent, tout cela n'est rien près de la satiété dans l'amour.