J'avouai que cela étoit à désirer.—«Eh bien, reprit-il, tenez-vous prêt à partir dans l'Annis».—C'étoit le seul navire, qui fît alors annuellement le voyage de Londres à Philadelphie, et de Philadelphie à Londres: mais il ne devoit mettre à la voile qu'au bout de quelques mois. Je continuai donc à travailler chez Keimer, où j'étois dévoré d'inquiétude à cause des sommes que Collins avoit tirées de moi, et frémissois à la seule idée de Vernon, qui, heureusement, ne me redemanda son argent que quelques années après.
Dans le récit de mon premier voyage de Boston à Philadelphie, j'ai omis, je crois, une petite circonstance, qui, peut-être, ne sera point déplacée ici. Pendant un calme, qui nous arrêta au-delà de Block-Island, l'équipage de notre corvette, se mit à pêcher de la morue, et en prit une assez grande quantité. J'avois été jusqu'alors constant dans ma résolution de ne manger rien de ce qui avoit eu vie; et conformément aux maximes de mon maître Tryon, je regardai, dans cette occasion, la capture de chaque poisson, comme un meurtre injustement commis, puisqu'aucun d'eux n'avoit pu faire le moindre mal, qui méritât qu'on leur donnât la mort. Cette manière de raisonner étoit, selon moi, sans réplique.
Cependant j'avois autrefois beaucoup aimé le poisson; et quand je vis une morue frite, sortir de la poële, l'odeur m'en parut délicieuse. J'hésitai quelque temps entre mes principes et mon inclination. Mais me rappelant, enfin, que quand on avoit ouvert la morue, on avoit tiré de son estomac plusieurs petits poissons, je dis aussitôt en moi-même:—Si vous vous mangez les uns les autres, je ne vois pas pourquoi nous ne vous mangerions point. En conséquence, je dînai de morue avec grand plaisir, et je continuai depuis, à manger comme les autres, retournant seulement par occasion au régime végétal. Ô qu'il est commode d'être un animal raisonnable, qui connoît ou invente un prétexte plausible pour tout ce qu'il a envie de faire!
Je continuai à bien vivre avec Keimer, qui ne se doutoit pas de mon projet d'établissement. Il conservoit en partie son premier enthousiasme. Il aimoit à argumenter, et nous disputions fréquemment ensemble. J'étois si accoutumé à me servir, avec lui, de ma méthode socratique, et je l'embarrassois si souvent par mes questions, qui paroissoient d'abord très-étrangères aux points que nous discutions, mais qui néanmoins l'y ramenoient par degrés, et le fesoient tomber dans des difficultés et des contradictions dont il ne pouvoit plus se tirer, qu'il en devint d'une circonspection ridicule. Il n'osoit plus répondre aux interrogations les plus simples, les plus familières, sans me dire auparavant:—«Que prétendez-vous inférer de là»?—Toutefois, il prit une si haute idée de mes talens, qu'il me proposa sérieusement de devenir son collègue dans l'établissement d'une nouvelle secte. Il devoit propager sa doctrine en prêchant, et moi je devois réfuter tous les opposans.
Quand il s'expliqua avec moi sur ses dogmes, j'y trouvai beaucoup d'absurdités, que je refusai d'admettre, à moins qu'il ne voulût à son tour adopter quelques-unes de mes opinions. Keimer portoit une longue barbe, parce que Moïse a dit quelque part:—«Tu ne gâteras pas les coins de ta barbe».—Il observoit aussi le jour du sabbat; et ces deux points lui paroissoient très-essentiels.
Ils me déplaisoient l'un et l'autre. Mais je consentis à y adhérer, si Keimer vouloit s'abstenir de manger d'aucune espèce d'animal.—«Je crains, dit-il, que ma constitution ne puisse pas y résister».—Je l'assurai qu'au contraire, il s'en trouveroit beaucoup mieux. Il étoit naturellement gourmand, et je voulois m'amuser à l'affamer. Il se décida à faire l'essai de ce régime, pourvu que je voulusse m'y astreindre avec lui; et, en effet, nous l'observâmes pendant trois mois. Une femme du voisinage préparoit nos alimens et nous les apportoit. Je lui donnai une liste de quarante plats, dans la composition desquels il n'entroit ni viande ni poisson. Cette fantaisie me devenoit d'autant plus agréable, qu'elle étoit à fort bon compte; car notre nourriture ne nous coûtoit pas à chacun, plus de dix-huit pences[18] par semaine.
Note 18: [(retour)] C'est-à-dire trente-six sols tournois.
Depuis cette époque, j'ai observé très-rigoureusement plusieurs carêmes, et je suis revenu tout d'un coup à mon régime ordinaire, sans en éprouver la moindre incommodité; ce qui me fait regarder comme inutile, l'avis qu'on donne communément, de s'accoutumer par degrés à ces changemens de nourriture.
Je continuois gaiement à vivre de végétaux: mais le pauvre Keimer souffroit terriblement. Ennuyé de notre régime, il soupiroit après les pots de viande d'Égypte. Enfin, il commanda qu'on lui fît rôtir un cochon de lait, et m'invita à dîner avec deux femmes de notre connoissance. Mais voyant que le cochon de lait étoit prêt un peu avant notre arrivée, il ne put résister à la tentation, et il le mangea tout entier.
Dans le temps dont je viens de parler, je rendois des soins à miss Read. J'avois pour elle beaucoup d'estime et d'affection, et tout me donnoit lieu de croire qu'elle répondoit à ces sentimens. Nous étions jeunes l'un et l'autre, n'ayant guère plus de dix-huit ans; et comme j'étois sur le point d'entreprendre un long voyage, sa mère jugea qu'il étoit prudent de ne pas nous engager trop avant pour le moment. Elle pensoit que si notre mariage devoit avoir lieu, il valoit mieux que ce fût à mon retour, lorsque je serois établi, comme j'y comptois: peut-être croyoit-elle aussi que mes espérances à cet égard n'étoient pas aussi bien fondées que je l'imaginois.