Notre imprimerie manquoit souvent de caractères, et il n'y avoit point en Amérique d'ouvrier qui sût en fondre. J'avois vu pratiquer cet art dans la maison de James à Londres, sans y faire beaucoup d'attention. Cependant, je trouvai le moyen de fabriquer un moule. Les lettres que nous avions me servirent de poinçons; je jetai mes nouveaux caractères en plomb dans des matrices d'argile, et je pourvus ainsi assez passablement à nos besoins les plus pressans.

Je gravois aussi, dans l'occasion, divers ornemens; je fesois de l'encre; je donnois un coup-d'œil au magasin; en un mot, j'étois le factotum de la maison. Mais quelqu'utile que je me rendisse, je m'appercevois chaque jour qu'à mesure que les autres ouvriers se perfectionnoient, mes services devenoient moins importans. Lorsque Keimer me paya le second quartier de mes gages, il me donna à entendre qu'il les trouvoit trop considérables, et qu'il croyoit que je devois lui faire une diminution. Il devint, par degrés, moins poli et affecta davantage le ton de maître. Il trouvoit souvent à reprendre; il étoit difficile à contenter; et il sembloit toujours sur le point d'en venir à une querelle pour se brouiller avec moi.

Malgré cela, je continuai à le supporter patiemment. J'imaginois que sa mauvaise humeur étoit en partie causée par le dérangement et l'embarras de ses affaires. Enfin, un léger incident occasionna notre rupture. Entendant du bruit dans le voisinage, je mis la tête à la fenêtre pour voir ce que c'étoit. Keimer étoit dans la rue; il me vit, et d'un ton haut et courroucé, il me cria de faire attention à mon ouvrage. Il ajouta quelques mots de reproche, qui me piquèrent d'autant plus qu'ils étoient prononcés dans la rue, et que les voisins, que le même bruit avoit attirés à leurs fenêtres, étoient témoins de la manière dont on me traitoit.

Keimer monta sur-le-champ à l'imprimerie, et continua à déclamer contre moi. La querelle s'échauffa bientôt des deux côtés; et Keimer me signifia qu'il falloit que je le quittasse dans trois mois, comme nous l'avions stipulé, regrettant d'être obligé de me garder encore si long-temps. Je lui dis que ses regrets étoient superflus, parce que je consentois à le quitter sur-le-champ. Je pris, en effet, mon chapeau, et je sortis de sa maison, priant Meredith de prendre soin de quelques objets que je laissois, et de les apporter chez moi.

Meredith vint le soir. Nous parlâmes quelque temps du mauvais procédé que je venois d'essuyer. Il avoit conçu une grande estime pour moi, et il étoit affligé de me voir quitter la maison tandis qu'il y restoit. Il m'engagea à renoncer au projet que je formois, de retourner dans ma patrie. Il me rappela que Keimer devoit plus qu'il ne possédoit; que ses créanciers commençoient à être inquiets; qu'il tenoit son magasin d'une manière pitoyable, vendant souvent les marchandises au prix d'achat pour avoir de l'argent comptant, et fesant continuellement crédit sans tenir aucun livre de comptes; que conséquemment il feroit bientôt faillite; et que cela occasionneroit un vide dont je pourrois profiter.

J'objectai mon manque d'argent. Sur quoi il me dit que son père avoit une très-haute opinion de moi, et que d'après une conversation, qui avoit eu lieu entr'eux, il étoit sûr qu'il nous avanceroit tout ce qui seroit nécessaire pour nous établir, si je consentois à entrer en société avec lui.—«Le temps, que je dois rester chez Keimer, ajouta-t-il, expirera au printems prochain. En attendant, nous pouvons faire venir de Londres une presse et des caractères. Je sais que je ne suis pas ouvrier: mais si vous acceptez ma proposition, votre habileté dans le métier sera balancée par les fonds que je fournirai, et nous partagerons également les profits.»

Ce qu'il désiroit étoit raisonnable, et nous fûmes bientôt d'accord. Son père, qui se trouvoit en ville, approuva notre arrangement. Il n'ignoroit pas que j'avois de l'ascendant sur son fils, puisque j'avois réussi à lui persuader de s'abstenir, pendant long-temps, de boire de l'eau-de-vie, et il espéroit que quand je serois plus étroitement lié avec lui, je parviendrois à le faire renoncer entièrement à cette malheureuse habitude.

Je fournis une liste des objets qu'il étoit nécessaire de faire venir de Londres. Il la remit à un négociant, et l'ordre fut aussitôt donné. Nous convînmes que nous garderions le secret jusqu'à l'arrivée de nos caractères et de notre presse, et qu'en attendant, je ferois en sorte de travailler dans une autre imprimerie. Mais il n'y avoit point de place vacante, et je restai oisif.

Au bout de quelques jours Keimer eut l'espoir d'obtenir l'impression de quelque papier-monnoie, pour la province de New-Jersey, impression qui exigeoit des caractères et des gravures que je pouvois seul fournir. Craignant alors que Bradford ne m'engageât et ne lui enlevât cette entreprise, il m'envoya un message très-poli, par lequel il disoit que d'anciens amis ne devoient point rester brouillés pour quelques paroles, qui n'étoient que l'effet d'un moment de colère, et qu'il m'engageoit à retourner chez lui. Meredith me conseilla de me rendre à cette invitation, parce qu'alors il pourroit profiter de mes instructions et se perfectionner dans son état. Je me laissai persuader; et nous vécûmes avec Keimer en meilleure intelligence qu'avant notre séparation.

Keimer eut l'ouvrage de New-Jersey. Pour l'exécuter, je construisis une presse en taille-douce, la première de ce genre qu'on eût vue dans le pays. Je gravai divers ornemens et vignettes. Nous nous rendîmes ensuite à Burlington, où j'imprimai les billets à la satisfaction générale. Keimer reçut, pour cet ouvrage, une somme d'argent, qui le mit en état de tenir long-temps la tête au-dessus de l'eau.