Les malheureux Indiens, qui, s'étant trouvés absens de leur village, avoient échappé à la mort, furent amenés à Lancastre et logés dans la geole, afin qu'ils pussent être à l'abri des nouveaux attentats de leurs assassins. Le gouverneur témoigna, par une proclamation, combien il désapprouvoit le massacre des Indiens, offrit une récompense à ceux qui feroient connoître les auteurs de cette barbarie, et défendit qu'on portât la moindre atteinte au repos du reste de la peuplade. Mais, au mépris de cette proclamation, les scélérats contre lesquels elle étoit rendue, marchèrent droit à Lancastre, brisèrent les portes de la geole et massacrèrent les infortunés Indiens qui y étoient renfermés.

Une seconde proclamation du gouverneur n'eut pas plus d'effet que la première. Un détachement de colons s'avança vers Philadelphie, dans le dessein d'égorger quelques Indiens amis qu'on y avoit conduits pour les dérober à la mort. Plusieurs citoyens de cette ville prirent les armes pour défendre ces malheureux. Les quakers même, à qui leurs principes religieux ne permettent pas de combattre pour leur propre défense, furent les plus ardens à protéger les Indiens[45].

Note 45: [(retour)] Ce trait, ce que Franklin rapporte du bon Denham, dans la première partie de ces mémoires, et tout ce que j'ai observé moi-même pendant mon séjour à Philadelphie, m'ont inspiré, je l'avoue, une grande vénération pour les quakers. (Note du Traducteur.)

Les assassins entrèrent dans Germaintown[46]. Le gouverneur se sauva dans la maison de Franklin, tandis que celui-ci marcha, avec quelques autres personnes, à la rencontre des enfans de Paxton, car c'est le nom qu'avoient pris les assassins. Franklin les harangua, et parvint à leur persuader d'abandonner leur entreprise et de retourner chez eux.

Note 46: [(retour)] Petite ville à quatre milles de Philadelphie. Elle a été bâtie par une colonie allemande, ainsi que l'indique son nom. (Note du Traducteur.)

Les disputes entre les propriétaires[47] et l'assemblée avoient été long-temps appaisées. Elles se renouvelèrent. Les propriétaires mécontens d'avoir cédé aux habitans, s'efforçoient de recouvrer leurs priviléges; et quoiqu'ils eussent déjà consenti qu'on mît des impôts sur leurs biens, ils vouloient qu'ils en fussent encore exempts.

Note 47: [(retour)] Les héritiers Penn.

En 1763, l'assemblée adopta un bill concernant les milices. Le gouverneur refusa d'y donner son assentiment, à moins que l'assemblée n'y fît quelques changemens qu'il proposa. Ces changemens consistoient en une augmentation d'amende, en certains cas, et en une substitution de la peine de mort à l'amende, en quelques autres. Il vouloit aussi que les officiers fussent nommés par lui seul, et non élus par le peuple, comme le portoit le bill. Mais l'assemblée considéra ces changemens comme contraires à la liberté. Elle ne voulut point y souscrire. Le gouverneur s'opiniâtra; le bill resta sans effet.

Cette circonstance et beaucoup d'autres du même genre, furent cause que la mésintelligence qui subsistoit entre les propriétaires et l'assemblée, s'accrut à un tel point, qu'en 1764, l'assemblée résolut de présenter au roi une pétition, pour le prier de changer le gouvernement propriétaire en un gouvernement royal.

Il y eut beaucoup d'opposition à cette mesure, non-seulement dans l'assemblée, mais dans les papiers publics. On publia un discours de M. Dickenson[48], sur ce sujet, avec une préface du docteur Smith, qui s'efforça de montrer combien la démarche proposée étoit déplacée et impolitique.