Celui qui veut parler se lève: les autres gardent un profond silence. Quand il a fini il se rassied, et on lui laisse cinq ou six minutes, pour qu'il puisse se rappeler s'il n'a omis rien de ce qu'il avoit intention de dire, et se lever de nouveau pour l'énoncer. Interrompre quelqu'un, même dans la conversation ordinaire, est regardé comme très-indécent. Ô combien cela diffère de ce qu'on voit dans la chambre polie des communes d'Angleterre, où il se passe à peine un jour, sans quelque tumulte qui oblige l'orateur à s'enrouer à force de crier à l'ordre! Combien diffère aussi la conversation des Sauvages, de la conversation de plusieurs sociétés polies d'Europe, dans lesquelles, si vous n'énoncez pas votre pensée avec beaucoup de rapidité, vous êtes arrêté au milieu d'une phrase par l'impatient babil de ceux avec qui vous vous entretenez, et il ne vous est plus possible de la finir!
Il est vrai que la politesse qu'affectent les Sauvages dans la conversation, est portée à l'excès; car elle ne leur permet pas de démentir, ni même de contredire ce qu'on énonce en leur présence. Par ce moyen, ils évitent les disputes: mais aussi on peut difficilement connoître leur façon de penser et l'impression qu'on fait sur eux. Les missionnaires qui ont essayé de les convertir au christianisme, se plaignent tous de cette extrême déférence, comme d'un des plus grands obstacles au succès de leur mission. Les Sauvages se laissent patiemment expliquer les vérités du christianisme, et y donnent leurs signes ordinaires d'approbation. Vous croiriez qu'ils sont convaincus. Point du tout. C'est pure civilité.
Un missionnaire suédois ayant assemblé les chefs Indiens des bords de la Susquehannah, leur fit un sermon dans lequel il développa les principaux faits historiques sur lesquels est fondée notre religion; tels que la chute de nos premiers parens quand ils mangèrent une pomme; la venue du Christ pour réparer le mal; ses miracles, ses souffrances, etc.—Quand il eut achevé, un orateur indien se leva pour le remercier.—«Ce que vous venez de nous faire entendre, dit-il, est très-bon. Certes, c'est fort mal que de manger des pommes; il vaut beaucoup mieux en faire du cidre. Nous vous sommes infiniment obligés d'avoir la bonté de venir si loin de votre pays, pour nous apprendre ce que vos mères vous ont appris. En revanche, je vais vous conter quelque chose de ce que nous tenons des nôtres.
»Au commencement du monde, nos pères ne se nourrissoient que de la chair des animaux; et quand leur chasse n'étoit pas heureuse, ils mouroient de faim. Deux de nos jeunes chasseurs ayant tué un daim, allumèrent du feu dans les bois pour en faire griller une partie. Au moment où ils étoient prêts à satisfaire leur appétit, ils virent une jeune et belle femme descendre des nues et s'asseoir sur ce sommet que vous voyez là bas, au milieu des montagnes bleues. Alors les deux chasseurs se dirent l'un à l'autre: C'est un esprit, qui peut-être a senti l'odeur de notre gibier grillé, et désire d'en manger. Il faut lui en offrir. Ils lui présentèrent, en effet, la langue du daim. La jeune femme trouva ce mets de son goût, et leur dit: Votre honêteté sera récompensée. Revenez ici après treize lunes, et vous y trouverez quelque chose qui vous sera très-utile pour vous nourrir vous et vos enfans, jusqu'à la dernière génération. Ils firent ce qu'elle leur disoit, et à leur grand étonnement, ils trouvèrent des plantes qu'ils ne connoissoient point, mais qui, depuis cette époque, ont été constamment cultivées parmi nous, et nous sont d'un grand avantage. Là où la main droite de la jeune femme avoit touché la terre, ils trouvèrent le maïs; l'endroit où avoit touché sa main gauche, portoit des haricots, et celui où elle s'étoit assise, du tabac».
Le bon missionnaire qu'ennuyoit ce conte ridicule, dit à celui qui le fesoit:—«Je vous ai annoncé des vérités sacrées: mais vous ne m'entretenez que de fables, de fictions, de mensonges».—L'Indien choqué lui répondit: «Mon frère, il semble que vos parens ont eu envers vous le tort de négliger votre éducation. Ils ne vous ont pas appris les premières règles de la politesse. Vous avez vu que nous, qui connoissons et pratiquons ces règles, nous avons cru toutes vos histoires. Pourquoi refusez-vous de croire les nôtres?»
Lorsque quelques-uns de ces Sauvages viennent dans nos villes, la foule s'assemble autour d'eux, on les regarde avec attention, on les fatigue dans les momens où ils voudraient être seuls. Ils prennent cela pour une grande impolitesse, et ils l'attribuent à ce que nous ignorons les véritables règles du savoir vivre.—«Nous sommes, disent-ils, aussi curieux que vous, et quand vous venez dans nos villages, nous désirons de vous regarder: mais alors nous nous cachons derrière les buissons, qui sont sur la route où vous devez passer, et nous ne nous avisons jamais d'aller nous mêler parmi vous.»
Leur manière d'entrer dans les villages les uns des autres a aussi ses règles. Ils croient qu'un étranger, qui voyage, manque de civilité lorsqu'il entre dans un village sans avoir donné avis de son arrivée. Aussi, dès que l'un d'eux approche d'un village, il s'arrête, crie, et attend qu'on l'invite à entrer. Ordinairement deux vieillards vont au devant de lui, et lui servent d'introducteurs. Il y a dans chaque village une cabane vide, qu'on appelle la Maison des Étrangers. On y conduit le voyageur, et les vieillards vont de cabane en cabane avertir les habitans qu'il est arrivé un étranger, qui probablement est fatigué et a faim. Chacun lui envoie aussitôt une partie de ce qu'il a pour manger, avec des peaux pour se reposer. Quand l'étranger a pris quelque nourriture et s'est délassé, on lui apporte du tabac et des pipes; et alors seulement commence la conversation. On demande au voyageur qui il est? où il va? quelles nouvelles il apporte? et on finit communément par lui offrir de lui fournir un guide et des vivres pour continuer son voyage. Mais on n'exige jamais rien pour la réception qu'on lui a faite.
Cette hospitalité, qu'ils considèrent comme une des principales vertus, est également pratiquée par chaque particulier. En voici un exemple, que je tiens de notre interprète, Conrad Weiser. Il avoit été naturalisé parmi les six Nations, et parloit très-bien la langue Mohock. En traversant le pays des Indiens, pour porter un message de notre gouverneur à l'assemblée d'Onondaga, il s'arrêta à l'habitation de Canassetego, l'un de ses anciens amis. Le sauvage l'embrassa, étendit des fourrures pour le faire asseoir, plaça devant lui des haricots bouillis, du gibier et de l'eau, dans laquelle il avoit mêlé un peu de rum. Quand Conrad Weiser eut achevé de manger, et allumé sa pipe, Canassetego commença à s'entretenir avec lui. Il lui demanda comment il s'étoit porté depuis plusieurs années qu'ils ne s'étoient vus l'un l'autre; d'où il venoit, et quel étoit l'objet de son voyage. Conrad répondit à toutes ces questions; et quand la conversation commença à languir, le sauvage la reprit ainsi:—«Conrad, vous avez long-temps vécu parmi les blancs, et vous connoissez un peu leurs coutumes. J'ai été quelquefois à Albany, et j'ai observé qu'une fois tous les sept jours, ils ferment leurs boutiques et s'assemblent tous dans une grande maison. Dites-moi, pourquoi cela? Que font-ils dans cette maison?
»Ils s'y rassemblent, répondit Conrad, pour entendre et apprendre de bonnes choses.—Je ne doute pas qu'ils ne vous l'aient dit, reprit le sauvage. Ils me l'ont dit de même: mais je ne crois pas que cela soit vrai; et je vais vous en dire la raison.—J'allai dernièrement à Albany, pour vendre des fourrures, et pour acheter des couvertures de laine, des couteaux, de la poudre et du rum. Vous savez que je fais ordinairement affaire avec Hans Hanson, mais cette fois-ci j'étois tenté d'essayer de quelqu'autre marchand. Cependant je commençai par aller chez Hans Hanson, et je lui demandai combien il me donneroit pour mes peaux de castor. Il me répondit qu'il ne pouvoit pas me les payer plus de quatre schellings la livre: mais, ajouta-t-il, je ne puis parler d'affaire aujourd'hui; c'est le jour où nous nous rassemblons pour apprendre de bonnes choses, et je vais à l'assemblée.
»Pour moi, je pensai que ne pouvant faire aucune affaire ce jour-là, je ferois aussi bien d'aller à l'assemblée avec Hans Hanson, et je le suivis. Un homme vêtu de noir se leva, et commença à parler aux autres d'un air très-fâché. Je ne comprenois pas ce qu'il disoit: mais m'appercevant qu'il regardoit beaucoup et moi, et Hanson, je crus qu'il étoit irrité de me voir là. Ainsi je sortis; je m'assis près de la maison, je battis mon briquet, j'allumai ma pipe, et j'attendis que l'assemblée fût finie. Il me vint alors dans l'idée que l'homme vêtu de noir avoit fait mention des peaux de castor, et que cela pouvoit être le sujet de l'assemblée. En conséquence, dès qu'on sortit de la maison, j'accostai mon marchand.—Eh bien! lui dis-je, Hans, j'espère que vous êtes convenu de payer les peaux de castor plus de quatre schellings la livre.—Non, répondit-il, je ne puis plus même y mettre ce prix. Je ne peux en donner que trois schellings six sous.—Je m'adressai alors à divers autres marchands: mais c'étoit par-tout la même chanson; trois schellings six sous, trois schellings six sous. Je vis donc clairement que mes soupçons étoient bien fondés; et que, quoique les blancs prétendissent qu'ils alloient dans leurs assemblées pour apprendre de bonnes choses, ils ne s'y rendoient, en effet, que pour se concerter, afin de mieux tromper les Indiens sur le prix des peaux de castor. Réfléchissez-y un peu, Conrad, et vous serez de mon avis. Si, en s'assemblant aussi souvent, leur dessein étoit d'apprendre de bonnes choses, ils devroient certainement en avoir déjà appris quelqu'une. Mais ils sont encore bien ignorans.