Les hauts salaires attirent les ouvriers les plus habiles, les plus industrieux. Alors l'ouvrage est mieux fabriqué; il se vend mieux; et par ce moyen, l'entrepreneur fait plus de profit qu'il n'en pourroit faire par la diminution du prix des ouvriers. Un bon ouvrier gâte moins d'outils, perd moins de matières et travaille plus promptement qu'un autre; ce qui est encore une source de profit pour l'entrepreneur.
Le perfectionnement du mécanisme dans tous les arts est, en grande partie, dû aux ouvriers. Il n'y a point de grande manufacture, où ils n'aient inventé quelque pratique utile, qui épargne le temps et les matières, ou rend l'ouvrage meilleur.—Si les ouvrages des manufactures communes, les seules dignes d'intéresser l'homme d'état, si les étoffes de laine, de coton, même de soie, les ouvrages de fer, d'acier, de cuivre, les peaux, les cuirs et divers autres objets sont en général de meilleure qualité, à prix égal, en Angleterre que dans les autres pays, c'est indubitablement parce que les ouvriers y sont mieux payés.
Le bas prix des salaires n'est donc pas la véritable cause des avantages du commerce de nation à nation: mais il est un des grands maux des sociétés politiques.
Examinons à présent quelle est à cet égard la situation des États-Unis. La condition du journalier, dans ces états, est infiniment meilleure, que dans les plus riches contrées de l'ancien monde, et particulièrement en Angleterre, où les salaires sont pourtant plus forts que dans aucune autre partie de l'Europe.
| Dans la province de New-York, les ouvriers des dernières classes et qui exercent les genres d'industrie les plus communs, gagnent ordinairement par jour trois schellings six pences, monnoie de la colonie, valant | 2 schellings sterling. |
| Un charpentier de vaisseau, gagne 10 sch. 6 pences, monnoie de la colonie, avec une pinte de rhum, valant en tout | 5 sch. 6 pences st. |
| Un charpentier de haute futaie, ou un briquetier, 8 sch. de la colonie | 4 sch. 6 pences st. |
| Un garçon tailleur, 5 sch. monnoie du pays, ou environ | 2 sch. 10 pences st. |
Ces prix, bien plus forts que ceux de Londres, sont tout aussi hauts dans les autres parties des États-Unis qu'à New-York. Je les ai tirés de l'ouvrage d'Adams Smith sur la Richesse des Nations.
Un observateur éclairé qui, en 1780, voyagea dans une partie des États-Unis, nous donne une idée encore plus favorable du prix auquel la main-d'œuvre y est portée.
«Je vis, dit-il, fabriquer à Sarmington une espèce de camelot, et une autre étoffe de laine à raies bleues et blanches, pour l'habillement des femmes. Ces étoffes se vendent trois schellings et demi l'aune[68], monnoie du pays, ce qui fait à peu-près quarante-cinq sous tournois.—Les fils et petits-fils du maître de la maison travailloient au métier. Un ouvrier peut faire à son aise cinq aunes d'étoffe par jour; et comme la matière première ne coûte qu'un schelling, il peut gagner dix à douze schellings dans sa journée».—Enfin, ce fait est si connu, qu'il est inutile de chercher à le prouver par d'autres témoignages.
Les causes de la cherté du travail dans nos états américains, ne peuvent donc que se fortifier sans cesse; puisque l'agriculture et la population y font des progrès si rapides, que tous les genres de travaux y augmentent proportionnément.
Ce n'est pas tout. Le taux élevé des salaires qu'on y donne en argent, prouve qu'ils sont encore meilleurs qu'on ne peut le juger au premier coup-d'œil; et pour s'en former une juste idée, il faut être instruit d'une circonstance importante.—Dans toutes les parties de l'Amérique septentrionale, les denrées de première nécessité sont à meilleur marché qu'en Angleterre. On n'y éprouve jamais de disette. Dans les années les plus stériles, la récolte suffit toujours à la consommation des habitans, et ils ne sont obligés que de diminuer l'exportation de leurs denrées. Or, le prix du travail en argent y étant plus haut qu'en Angleterre, et les denrées moins chères, le salaire réel, c'est-à-dire, la quantité d'objets de première nécessité, que le journalier peut acheter, en est d'autant plus considérable.