Pourquoi cela me rappelle-t-il le mot de Carlyle: «La vraie Université de notre temps, c'est une collection de livres»?
Ils ont pourtant leur utilité, ces contrefaçons de bibliophiles, ne serait-ce que d'avoir fourni une image à Chamfort: «L'esprit n'est souvent au cœur que ce que la bibliothèque d'un château est à la personne du maître.»
Le poète anglais Pope adresse sa critique plus haut, mais elle frappe moins juste, lorsqu'il dit: «Acheter des livres comme le font certaines personnes qui ne s'en servent pas, seulement parce qu'ils ont été imprimés par un imprimeur célèbre, c'est à peu près comme si quelqu'un achetait des habits qui lui iraient mal, simplement parce qu'ils auraient été faits par quelque tailleur fameux.»
Il me semble que les collectionneurs de médailles, de pierres gravées, d'armes, d'estampes et de tableaux, sans parler des autres, ne se servent pas plus de leurs œuvres d'art et de leurs reliques historiques qu'un bibliophile de ses incunables et des exemplaires uniques qu'il a dépensé tant de temps, de peine et d'argent à réunir, c'est-à-dire, le plus souvent, à sauver. Laissant de côté le plaisir foncièrement humain de posséder de belles choses, des choses curieuses, des choses rares et chères, est-il donc inutile de travailler à assurer la conservation des productions, remarquables à un point de vue quelconque, de l'activité humaine dans tous les ordres de ses manifestations, et, plus qu'ailleurs encore, dans le domaine de l'art typographique, dont un autre Anglais, William Chapman, a pu dire en toute vérité: «L'histoire du livre est l'histoire de la croissance intellectuelle du genre humain.»
Victor Hugo a moulé une pensée analogue en un de ces vers d'une plasticité puissante dont il était coutumier:
L'univers—c'est un livre et des yeux qui le lisent.
Le rôle du livre dans la politique est énorme et de tous les instants. Une anecdote rapportée par Chamfort nous le montre pourtant sous un jour inattendu. «M. Amelot, homme excessivement borné, disait à M. Bignon: «Achetez beaucoup de livres pour la bibliothèque du roi, que nous ruinions ce Necker.» Il croyait que trente ou quarante mille francs de plus feraient une grande affaire.»
Le même Chamfort, pessimiste avant la lettre, comme la plupart des moralistes qui ne relèvent ni de Montaigne ni de Rabelais, a écrit cette phrase, que je recommande aux procureurs en quête d'arguments pour faire condamner un ouvrage imprimé, comme immoral ou subversif. «Ce serait une chose curieuse qu'un livre qui indiquerait toutes les idées corruptrices de l'esprit humain, de la Société, de la morale, et qui se trouvent développées ou supposées dans les écrits les plus célèbres, dans les auteurs les plus consacrés; les idées qui propagent la superstition religieuse, les mauvaises maximes politiques, le despotisme, la vanité de rang, les préjugés populaires de toute espèce. On verrait que presque tous les livres sont des corrupteurs, que les meilleurs font presque autant de mal que de bien.»
Je ne sais quelle pouvait être au juste sur ce point l'opinion des deux personnages mis en jeu dans l'anecdote suivante, dont j'ai oublié la source, mais où l'on trouvera, je n'en doute pas, tous les caractères de l'authenticité.
Une dame dont le mari était toujours absorbé dans les livres, lui dit un jour avec une amabilité relevée d'une pointe de dépit: «Je voudrais bien être livre, puisque vous les aimez tant!» Un ami, qui se trouvait là, entendit ce souhait conjugal, et dans un mouvement de franchise étourdie, s'écria: «Ah! si les femmes devenaient des livres, je souhaiterais qu'elles fussent almanachs, car on en change tous les ans.