Contre ce danger de tous les parages et de tous les instants, il n'y a qu'une défense: la prudence et l'adresse des navigateurs. Il faut avoir la sonde en main, l'œil au guet, être prêt à la manœuvre et ne pas s'y tromper d'un brin de fil.

Notre tâche, à nous, est de déterminer, aussi exactement que possible, les circonstances dans lesquelles on est le plus exposé à donner dans ces sables mouvants.

Souvent la peur d'un mal fait tomber dans un pire,

a versifié le sage Boileau.

Gardons-nous donc également de la disposition habituelle à la pusillanimité, et des sursauts de frayeur qui ébranlent les nerfs et troublent le cerveau. Mais ne nous laissons pas aller à une sécurité qui est trompeuse dès qu'elle endort. Les conditions qui semblent le mieux faites pour éloigner toute alarme, sont quelquefois grosses d'accidents. «Il ne suffit pas, dit avec raison le Spectator, pour faire un mariage heureux, que l'humeur des deux époux soit semblable; je pourrais citer cent couples qui n'ont pas gardé le moindre sentiment d'amour l'un pour l'autre et qui sont pourtant tellement semblables d'humeur que, s'ils n'étaient pas déjà mariés, le monde entier les déclarerait faits pour être mari et femme.»

Qui se ressemble s'assemble; les angles sortants s'adaptent aux angles rentrants; les électricités de nom contraire s'attirent et celles de même nom se repoussent; on se plaît par les contrastes, et on se complète par les différences; tout s'accepte plutôt que les incompatibilités d'humeur.—Voilà une liste de termes contradictoires qu'on pourrait indéfiniment allonger. Les maximes se démentent les unes les autres et elles n'en sont pas moins vraies chacune en son particulier. On voit dès lors sur quel terrain mouvant nous marchons, et de quelle absolue nécessité sont la netteté du coup d'œil et la souplesse des allures dans ce domaine du relatif.

Pour l'homme, le premier soin, c'est de jeter au rebut un stock d'opinions et d'idées courantes sur la femme, dont les jeunes gens et les vieux célibataires font leur évangile quotidien. On lit dans les Védas: «Celui qui méprise une femme méprise sa mère.» Beaucoup d'hommes ne croient pas manquer à leur mère en entretenant sur les femmes en général des théories plus que sceptiques. Qu'ils méditent le précepte des Védas. Le Français a trop vive dans l'esprit la vieille logique des races dont il est un rejeton, pour ne pas comprendre la rigoureuse vérité de cette parole de nos ancêtres aryens. Il y ajoutera finement ce corollaire: Qui méprise une femme méprise sa femme; et il concluera que le respect de la femme est une condition essentielle dans la constitution de la famille, car si le mari, ayant eu commerce avant le mariage avec tant de femmes qu'il se croyait le droit de mépriser, généralise les données plus ou moins exactes de son expérience de jeune homme, et n'accorde son estime à sa femme que sous bénéfice d'inventaire, comment l'élèvera-t-il ou la maintiendra-t-il à la hauteur de sa mission, et pourquoi ses enfants ne la mépriseraient-ils pas aussi?

Ce respect se traduit de diverses façons, suivant les positions sociales et l'éducation reçue. Il suffit qu'il existe. Un critérium à peu près certain, c'est le ton de politesse qui règne entre les époux. «L'intimité, dit l'auteur des Doutes sur différentes opinions reçues dans la société, qui doit exclure le compliment et la cérémonie, se détruit infailliblement dès qu'on en bannit la politesse.»

On entend bien—l'auteur prend soin de l'indiquer—qu'il ne s'agit pas ici de formules banales et de conventionnalités mondaines, mais bien de cette politesse de cœur qui inspire l'aménité des manières et répand autour d'elle comme une chaude atmosphère de bienveillance et d'affection.

Cette politesse entre époux manque souvent. On en a fait mille fois la remarque. Si, dans une compagnie, un homme néglige avec affectation une femme et s'efforce d'être aimable avec les autres, il y a gros à parier qu'il est le mari de la première.